Cet article est issu de « la Lettura » (supplément du Corriere della Sera, daté du 30 novembre 2025), qui présente une conversation entre Maurizio Ferrera (professeur de sciences politiques italien) et Sylvie Goulard (experte française en affaires européennes).
Le thème central est la survie de l’Union européenne (UE) face à ses fragilités internes et externes, sous le titre « L’élargissement ne guérira pas l’Europe ». Il s’agit d’un débat sur le « (Dés)ordre global : l’Europe peut-elle résister à elle-même ? », organisé à la Fondation Feltrinelli à Milan le 2 décembre 2025. L’article met l’accent sur les crises récentes (euro, Brexit, réfugiés, Covid, invasion russe en Ukraine, changement climatique) et les défis géopolitiques, en soulignant l’incomplétude de l’UE comme construction politique.
Arguments clés
Les arguments sont développés à travers un dialogue structuré, où Sylvie Goulard et Maurizio Ferrera analysent les faiblesses de l’UE et proposent des pistes de réforme. Voici une synthèse condensée :
- Fragilité structurelle de l’UE : L’UE est une entité « sui generis » basée sur le partage plutôt que le transfert de souveraineté, ce qui crée des incohérences. Par exemple, la monnaie unique coexiste avec une gouvernance économique décentralisée, et il manque une vraie politique étrangère et de sécurité commune. Cela rend l’UE vulnérable face aux menaces externes (comme les tariffs imposés par Trump) et internes.
- Menaces externes et géopolitiques : La Russie est vue comme une puissance agressive visant une restauration impériale, tandis que les États-Unis sous Trump cherchent à affaiblir l’UE et à la laisser seule (ex. : exclusion des Européens des négociations sur l’Ukraine, avec un dialogue direct Trump-Poutine). L’Europe a fourni plus d’aide militaire à l’Ukraine que les USA, mais sans coordination unifiée, cela reste inefficace.
- Ennemis internes et nationalisme : Le nationalisme (ex. : Viktor Orbán en Hongrie, forces souverainistes) est la principale cause auto-infligée de fragilité, minant les fondements démocratiques et libéraux de l’UE. Il suscite des orientations anti-Bruxelles et freine les réformes. Même au pouvoir (comme Giorgia Meloni en Italie), les souverainistes restent « contre » l’intégration approfondie, comme l’abolition du veto.
- Élargissement : un risque sans réformes : L’adhésion de nouveaux pays (Ukraine, Balkans, etc.) ne renforcera pas l’UE sans changements institutionnels préalables (fin du veto, réforme du budget, respect de l’État de droit). Les élargissements passés (pays d’Europe centrale et orientale) ont été risqués et coûteux. Goulard insiste : l’élargissement doit être conditionné à des réformes pour éviter la fragmentation, et la Commission devrait proposer un plan clair, soumis au débat citoyen et aux parlements.
- Besoin d’intégration fédérale et démocratique : Pour survivre, l’UE doit compléter son modèle vers un fédéralisme adapté (délégation du bas vers le haut, sans étouffer les autonomies locales). Exemples historiques : le projet avorté de Communauté européenne de défense (1950s). Les instruments récents (European Peace Facility, Safe) sont utiles mais opaques et contrôlés par les gouvernements nationaux, sans accountability parlementaire. Pendant le Covid, l’UE a réussi à créer une « Union de la santé » ; un modèle similaire est nécessaire pour la défense et la politique étrangère.
- Résistances et solutions : Les opinions publiques résistent par pacifisme, sous-estimation des menaces (désinformation russe, cyberattaques), ou priorisation du welfare national. Les leaders doivent être courageux pour expliquer les risques et proposer des plans. Le changement doit être démocratique, impliquant les citoyens via des débats et votes. Sans cela, l’UE risque l’implosion, surtout avec des élections clés (France 2027) et un tandem franco-allemand affaibli.
En résumé, l’article plaide pour une UE plus cohérente et unie, capable de se défendre dans un monde hostile, en évitant l’élargissement précipité et en combattant le nationalisme. Il s’inscrit dans le projet de recherche « Solid » sur les crises post-2008 et la politique européenne.

