“Bruxelles a été diabolisé” interview de Sylvie Goulard


Réforme Hebdomdaire

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Comment convaincre nos concitoyens que la France peut opérer des transferts de souveraineté vers l’Union européenne, sans perdre son identité ?

Poser la question en ces termes peut nous égarer. En 2014, la souveraineté des Etats n’est plus absolue : le changement climatique, les épidémies comme Ebola, relativisent le « territoire national». La libre circulation mondiale des capitaux réduit le pouvoir fiscal ou règlementaire des Etats. Enfin, l’ampleur des dettes publiques les affaiblit face à leurs créanciers.

La crise de confiance dont souffrent les Français ne provient-elle pas du fait que leurs dirigeants politiques ont promis que l’Europe serait la « France en grand » ?

Les illusions entretenues depuis l’après-guerre, et plus encore depuis 1989, par la classe politique française, ont nourri le désenchantement. Elle a fait croire aux Français qu’ils auraient tous les avantages de l’union ou de l’euro, tout en restant parfaitement souverains.  “L’Europe puissance” a été magnifiée mais “Bruxelles” a été diabolisé, comme si on pouvait avoir l’un sans l’autre ! Malheureusement, Manuel Valls a encore déclaré récemment: « La France décide, seule »

[de son budget ], non sans demander aux autorités allemandes de faire une politique de relance. C’est aberrant : nul ne peut prétendre peser sur les choix de partenaires, sans réciprocité.

En outre, le débat politique français reste effroyablement local. C’est un comble que des patriotes de pacotille aient tant de succès en reniant l’ouverture universelle qui a fait la grandeur de la France.

Enfin, on a menti aux Français en faisant croire que l’Europe serait la “France en grand” alors que l’UE est de moins en moins inspirée par un seul pays, en partie d’ailleurs parce que les soi disant élites françaises l’ont désertée. Les partis politiques français dédaignent les lieux d’influence européens, comme le Parlement européen. Le travail, parfois pénible mais incontournable qui s’y fait, n’est pas valorisé. Gagnerions-nous pour autant au retour des rapports de force ? Certainement pas. La sujétion à l’Allemagne, plus puissante, serait inévitable. Et des « petits » pays jouant cavalier seul pourraient aussi nous nuire, comme le montrent les révélations récentes sur le dumping fiscal du Luxembourg par exemple.

L’élargissement rapide de l’Union a-t-il dilué le projet d’origine, conçu pour six Etats ?

Pour les pays d’Europe centrale et orientale, injustement victimes d’un système  totalitaire, il était urgent d’adosser leurs démocraties naissantes à un Etat de droit, d’accéder à la liberté, à la prospérité. Nous devons cesser de regarder le processus d’élargissement depuis notre unique point de vue.  Et imaginez un instant ce qui se passerait aujourd’hui, si, face aux velléités de V. Poutine, la Pologne, la Roumanie, et plus encore les Pays Baltes, jadis annexés par l’URSS, se trouvaient encore dans l’antichambre de l’Europe ? Notre sécurité n’en serait pas accrue.

Ceci posé, j’entends les objections, les critiques. L’élargissement a été assez mal conduit. Certains Etats occidentaux, la France mais aussi l’Italie par exemple, ont reporté les réformes que l’aiguillon d’une concurrence accrue rendait incontournable. L’UE a exigé des réformes majeures de la part des candidats à l’adhésion, sans s’astreindre aux efforts de réorganisation des institutions européennes, comme l’avait demandé le Parlement français, d’où des « trous » dans le marché unique, et une course au moins disant social et fiscal qui rend l’UE impopulaire.

L’Europe, aujourd’hui, se ferme à l’immigration. Comment regardez-vous cette évolution ?

Malheureusement, le débat sur l’immigration est posé dans des termes toujours plus émotionnels, voire carrément odieux. Un problème aussi complexe mérite mieux que la démagogie. La différence entre l’Europe, vieillissante, et l’Afrique, jeune, plus ou moins développée explique l’afflux d’immigrés « économiques ». Le phénomène n’est pas prêt de s’arrêter si nous n’investissons pas massivement dans ce continent qui a un formidable potentiel.

En outre, des conflits armés ou guerres tribales (en Syrie, en Libye) provoquent des mouvements de réfugiés ; face à l’urgence humanitaire, l’UE doit rester fidèle à ses valeurs, même en période de crise. Nous avons trop longtemps laissé prospérer – et souvent soutenu – des régimes autocratiques nuisibles à leurs propres pays pour fermer les yeux.

S’ajoute un rejet de plus en plus fort des migrations à l’intérieur de l’Union. La libre circulation des personnes est pourtant le cœur de la construction européenne, comme la création de l’espace Schengen. Les mouvements quotidiens des frontaliers entre Lorraine et Luxembourg par exemple, ou l’ampleur du transport routier dans les Pyrénées interdisent de renoncer à ces accords. En revanche, il n’est pas scandaleux de s’interroger sur l’accès à certaines prestations, de lutter contre les trafics ou de contester certaines modalités de la libre circulation.

Il y a cent ans, commençait la Première guerre mondiale, il y a vingt cinq ans, s’amorçait la réunification de l’Allemagne. Que vous inspire cette coïncidence mémorielle ?

Ce sont-là, bien entendu, deux événements très différents. Les monuments aux poilus nous rappellent la vertu de la paix, pour toutes les classes sociales. Historiquement, la construction européenne n’a pas bénéficié aux seules “élites”, même si des efforts renouvelés doivent être faits pour mieux répartir aujourd’hui la prospérité.

Comme jeune diplomate, j’ai eu la chance de participer à ce moment unique et émouvant qu’a été l’unification de l’Allemagne. Je ne comprends toujours pas pourquoi une large part de la classe politique de notre pays a si mal vécu cet évènement heureux. Le mur de Berlin est tombé sans débordement, sans violence. Les Français se sont focalisés sur la dimension géopolitique du phénomène qui ne justifiait pourtant aucun affolement puisque la RFA était une authentique démocratie, un partenaire auquel nous liait une coopération exceptionnellement étroite, dans la CEE et grâce au traité de l’Elysée de 1963. Nos dirigeants n’ont pas compris que, pour un grand nombre d’Allemands, c’était la victoire de la liberté et la fin de la séparation avec leurs familles bloquées « de l’autre côté ».

La chute du mur de Berlin a permis à l’Europe de se ressouder. L’UE dispose enfin d’une taille globale, d’une population plus nombreuse que celle des Etats Unis, liée par une communauté de valeurs. Les Européens s’en rendent compte quand ils ont la chance de voyager au loin. Ainsi, l’UE est la première puissance commerciale du monde, une zone de stabilité et de droits sans équivalent. Si les Européens prenaient conscience de leur force, au lieu de se déchirer et de trembler, par exemple, à l’idée de négocier un accord commercial avec les Etats-Unis, s’ils apprenaient à « penser européen » et amélioraient leurs institutions en conséquence, ils auraient un poids considérable. Le premier obstacle au rayonnement de l’Europe, c’est la peur et le nationalisme. Comme s’ils n’avaient pas fait assez de mal au siècle dernier

Sylvie Goulard

Conseil en stratégie et résilience – Transitions européennes et globales

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