Catégorie : Médias

Les différentes interventions de Sylvie Goulard dans les médias

  • Le Brexit nous aide à regarder la réalité en face

    Le Brexit nous aide à regarder la réalité en face

    Auteur de Goodbye Europe, la députée européenne Sylvie Goulard, qui a travaillé auprès de Romano Prodi lorsqu’il présidait la Commission, estime qu’il faut changer les institutions de fond en comble.

    Quelle est votre réaction au Brexit du 23 juin? 

    C’est un événement historique grave. Pendant une soixantaine d’années, l’objectif européen a été de consolider la paix et de développer des coopérations de plus en plus poussées avec un nombre croissant de nations. Durant cette période, nous avons sans doute commis des erreurs. Il n’en reste pas moins que l’enjeu demeure: faire exister l’Union européenne aux yeux du reste du monde. Pour les Américains ou les Chinois, le Brexit correspond à une cassure importante, à un processus qui s’interrompt. 

    Comment jugez-vous l’attitude des 27 depuis le “non” britannique? 

    Je suis effarée qu’ils laissent la balle dans le camp des Britanniques. Il n’y a pas eu de discours conjoint de François Hollande et Angela Merkel ni aucune initiative franco-allemande. Imagine-t-on, dans la même situation, les couples Giscard-Schmidt et Mitterrand-Kohl s’en abstenir? En réalité, le “Franco-Allemand” est en état de mort clinique. En France, seul Alain Juppé a montré une certaine hauteur de vue en déclarant qu’organiser un référendum dans l’Hexagone serait irresponsable.  

    Le fait est que nos politiciens n’ont pas défendu l’Europe “avant”; ils n’ont pas de vision pour “l’après”; et ils gèrent le présent au jour le jour. De son côté, Jean-Claude Juncker, qui préside la Commission européenne, a dit des choses justes… mais sa voix ne porte guère. Quant à Donald Tusk, le président du Conseil européen, il n’est même pas venu assister à la séance plénière extraordinaire du Parlement consécutive au Brexit! 

    Précisément, que pensez-vous des gagnants du référendum? 

    Deux choses sont frappantes. D’abord, l’ampleur de leurs mensonges, sur l’immigration qu’ils allaient stopper, sur l’argent qu’ils allaient soi-disant récupérer, etc. Ils ont d’ailleurs fait marche arrière quelques heures seulement après le résultat du vote. Ensuite, leur impréparation: Boris Johnson n’a jamais réfléchi à la manière de sortir de l’UE. Ce serait comique si ce n’était pas tragique. 

    Comment va s’organiser la sortie des Britanniques? 

    Selon l’article 50 du traité sur l’Union européenne, la procédure peut durer jusqu’à deux ans. Il faut tout faire pour que ce processus – dont toutes les conséquences sont difficiles à évaluer – soit rapide. De nombreuses questions se posent, auxquelles les gens n’ont pas réfléchi, par exemple sur la libre circulation des personnes. Les Français résidant à Londres peuvent-ils y rester dans les mêmes conditions? Les équivalences entre diplômes universitaires sont-elles maintenues?  

    Des interrogations hétéroclites vont apparaître, avec des implications diverses, allant de la géopolitique jusqu’à des sujets de vie quotidienne. Une chose est primordiale: réaffirmer qu’il n’y a qu’une seule procédure possible. Il faut être clair avec les Britanniques: dehors, c’est dehors, dedans, c’est dedans! A partir du moment où ils choisissent la sortie, leur pays ne peut plus avoir accès au marché européen dans les mêmes conditions, car cela créerait une asymétrie avec les autres Etats. 

    Le Brexit ne permet-il pas, au fond, de clarifier les choses? 

    A quelque chose malheur est bon: il nous aide à regarder la réalité en face. Jusqu’à présent, l’Europe et les pays membres étaient dans le déni des enjeux et de la gravité de la situation mondiale. Si ce vote permet de faire comprendre que l’outil européen est certes imparfait mais précieux et perfectible, alors nous aurons avancé. Mais, de grâce, arrêtons le jeu de massacre contre Bruxelles.

    Cette campagne référendaire a été marquée par des outrances déconnectées de la réalité politique européenne. Cela a créé un climat délétère: l’assassinat de la députée anglaise Jo Cox est, hélas, lié à cette atmosphère qui n’est pas celle d’un cadre démocratique normal. Le Premier ministre, David Cameron, a agi avec beaucoup de légèreté

    [en déclenchant un référendum]. Quoi qu’il en soit, nos dirigeants doivent maintenant produire leur propre vision de la construction européenne. On ne peut pas laisser des pays décider du destin de l’Europe à la roulette russe, comme l’ont fait les Britanniques, et improviser. 

    L’Europe est-elle en danger de mort? 

    En tout cas, si la construction européenne se défaisait, les principales victimes seraient, non pas l’UE, mais les Etats-nations, relégués au second plan mondial. Il faut se rappeler que le Vieux Continent ne représente que 7% de la population terrestre [NDLR: 6% depuis le Brexit] et que, compte tenu des évolutions démographiques, il ne pèsera bientôt plus que 4%. Nous, Européens, sommes une toute petite minorité à côté de nombreux peuples, jeunes et dynamiques, qui, pour certains, sont avides de prendre une revanche à nos dépens parce que nous avons dominé le monde pendant plusieurs siècles.  

    Il y a donc nécessité de repenser et de construire une entité politique capable de défendre notre modèle social et nos valeurs. Face à des défis tels que la protection des données personnelles ou la lutte contre le changement climatique, aucun Etat européen, pas même l’Allemagne, ne peut se défendre seul. Prendre le risque de casser l’UE est irresponsable à l’heure où nous assistons à des changements comme l’humanité en a peu connu. 

    Comment relancer le “rêve européen” et l’ancrer dans le XXIe siècle? 

    Commençons par éclairer l’opinion publique sur les dangers de la disparition de l’UE et aussi sur le potentiel extraordinaire de nos peuples s’ils font équipe. Et faisons en sorte que l’Europe revienne dans le débat. Pour cela, il est nécessaire d’inventer une forme de gouvernement qui soit compris et élu par les citoyens européens. Actuellement, l’exécutif de l’UE possède deux têtes. Avec, d’une part, la Commission européenne (composée de “commissaires” qui ne forment pas un “gouvernement” à proprement parler, mais pilotent l’exécutif), laquelle est jugée illégitime par la plupart des gens du fait que ses membres ne sont pas élus.  

    Et, d’autre part, le Conseil européen (réunissant les chefs d’Etat ou de gouvernement nationaux), qui a pris beaucoup trop d’importance par rapport à ce que prévoient les traités. En principe, le Conseil se contente de définir des grandes lignes, des orientations, des impulsions stratégiques. Or, ces dernières années, depuis le début de la crise, il se mêle de tout, prenant des décisions très techniques, par exemple sur les banques grecques, sans aucun mandat ni légitimité pour cela.  

    Pis, son fonctionnement est erratique: les chefs d’Etat ou de gouvernement se réunissent pour traiter un ordre du jour, puis se séparent et retournent dans leurs pays respectifs, sans que personne ne se charge du suivi ni n’assume les décisions. Ce système permet à tout le monde de se défausser sur la Commission, mais ne fait pas avancer grand-chose. Résultat, l’UE n’est pas gouvernée, elle n’est pas respectée, elle est même parfois détestée. 

    Le système est-il dépassé? 

    Oui. Les institutions actuelles ont permis de grandes réalisations et de préserver la paix jusqu’à aujourd’hui. Mais l’articulation entre les Etats et les institutions européennes n’est plus satisfaisante. Les gens veulent autre chose. Avant tout, ils souhaitent pouvoir choisir des représentants clairement identifiés, qu’ils élisent, et qu’ils puissent sanctionner en les congédiant au cas où ils échouent. Le bricolage actuel organise l’irresponsabilité. 

    Quels seraient les thèmes susceptibles de remobiliser les gens autour de l’idée européenne? 

    Il suffit de discuter avec les jeunes pour trouver les sujets d’actualité et d’avenir dignes d’intérêt: le digital, les nouvelles technologies, les protections des données, l’interconnexion des individus. Sans oublier la dimension de la justice sociale: plein de jeunes gens, motivés par l’humanitaire, multiplient aujourd’hui des expériences en Afrique, en Asie ou ailleurs. Ils ont envie d’être des Européens généreux, insérés dans le monde. Ils accèdent à tellement d’informations transfrontières que la perspective internationale s’impose de plus en plus dans tous les domaines de la vie. Le vote pro-Europe de la jeunesse britannique le prouve.  

    Hélas, c’est précisément le moment que le gouvernement a choisi, en 2015, pour tenter de supprimer les sections européennes et les classes bilangues dans les collèges et lycées. C’est consternant. Au contraire, l’Education nationale devrait développer les langues, les échanges et l’instruction civique européenne afin de créer une citoyenneté et un état d’esprit européens. C’est d’autant plus facile que les différents pays du Vieux Continent partagent bien davantage de valeurs que ne le disent leurs responsables nationaux, soucieux, avant tout, de défendre leur propre “crémerie”. 

    Existe-t-il un fossé générationnel qui expliquerait le divorce d’avec l’idéal européen? 

    Un profond renouvellement est nécessaire. Les partis politiques pourraient enfin donner des investitures à la “génération Erasmus” plutôt qu’à des messieurs qui appartiennent au XXe siècle. Les classes politiques nationales sont trop repliées sur elles-mêmes pour les défis d’aujourd’hui. Trop de responsables politiques ne maîtrisent aucune langue étrangère et n’ont pas d’expérience internationale. A cela s’ajoute, souvent, un autre fossé générationnel de compréhension des enjeux du monde numérique. 

    L’abondance de règlements européens n’est-elle pas un problème en soi? 

    Les règles sont à la fois honnies et réclamées par l’opinion, par exemple les normes sanitaires ou environnementales. Mais, surtout, l’UE ne peut pas agir, faute d’avoir reçu des compétences dans des domaines essentiels comme la sécurité, la défense commune, le contrôle des frontières où le budget européen est ridiculement faible. En fait, il faut maintenant étudier les dossiers l’un après l’autre et se demander s’il vaut mieux les traiter en commun ou nationalement.  

    Dans le premier cas, il faut constituer une “équipe d’Europe” ad hoc, accepter de transférer des compétences sérieusement, de se doter de moyens de décision et de financement appropriés. Dans le second cas, on peut laisser les Etats se débrouiller… Mais cessons d’accuser l’Europe de ne pas accomplir ce que l’on ne veut pas lui confier, comme on le fait aujourd’hui. 

    Craignez-vous d’autres “Brexit”? Par exemple en Pologne, en Hongrie, en Slovénie… 

    Et en France! Et en Allemagne! N’oublions pas que les intentions de vote pour Mme Le Pen sont très élevées. Et qu’outre-Rhin le parti populiste Alternative für Deutschland (AfD) progresse. Le référendum britannique doit servir d’électrochoc. Ayons conscience de ce que nous pourrions perdre. 

    L’Europe fédérale est-elle la solution? 

    Posons la question autrement. Disposons-nous d’un outil de défense commun face à Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan ou pour affronter la situation au Moyen-Orient? Avons-nous besoin d’un dispositif unique et efficace pour contrôler nos frontières et stopper le business des passeurs de migrants? Voulons-nous lutter contre le réchauffement climatique, le ralentissement économique et le chômage des jeunes? Oui, évidemment.  

    Eh bien, commençons par admettre que le système institutionnel actuel n’est pas adapté. Il faut changer d’échelle dans des domaines essentiels: commerce extérieur, diplomatie, sécurité intérieure, défense, contrôle des frontières. Le fédéralisme, ce n’est pas une “religion”, mais un mode d’organisation. Il en existe d’ailleurs différentes formes: à l’allemande, à l’américaine, à l’indienne, etc. Débattons-en. 

    Pensez-vous qu’il sera question d’Europe lors de la campagne présidentielle française? 

    Je l’espère. Car, si ce n’est pas le cas, la France va s’enfoncer petit à petit dans l’insignifiance. Et ce sont nos enfants qui en paieront le prix.

    Propos recueillis par Axel Gyldén

  • Déluge de critiques à l’égard de José Manuel Barroso

    Déluge de critiques à l’égard de José Manuel Barroso

    Les eurodéputés dénoncent le recrutement de l’ancien président de la Commission à la banque d’affaires américaine Goldman Sachs. Les Verts réclament une plus longue période de transition entre la fin d’un mandat à Bruxelles et le passage au privé

    L’embauche de José Manuel Barroso par Goldman Sachs continue à susciter l’indignation. L’ancien président de la Commission qui a quitté son poste le 1er novembre 2014 après deux mandats, occupera ses nouvelles fonctions de président non exécutif de la banque d’affaires américaine. Il sera basé à Londres et conseillera la banque par rapport au Brexit.

    La charge a été menée mardi par le quotidien français «Libération». «Traître un jour, traître toujours», a dénoncé «Libération» qui y a consacré un grand dossier. Le quotidien français rappelle que José Manuel Barroso avait déjà trahi l’esprit de l’Europe lorsqu’il avait rallié la cause américaine en mars 2003 alors même que plusieurs dirigeants dont la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Jacques Chirac, étaient opposés à la guerre en Irak. Le journal conclut: «si la loi permet ce genre de mauvaise action, il est urgent de la changer».

    José Manuel Barroso a respecté la période de transition indiquée de 18 mois avant d’accepter sa nouvelle position. Il a aussi renoncé dès janvier 2015 à son indemnité d’environ 200 000 euros par an pendant trois ans. «Tout ce qui est légal n’est pas forcément opportun, réplique Sylvie Goulard, eurodéputée française et membre du groupe Alliance des démocrates et des libéraux. Ses responsabilités l’obligent à prendre une certaine hauteur.» Elle rappelle que le serment qu’il a prêté devant la Cour de justice prévoit expressément «des devoirs d’honnêteté et de délicatesse quant à l’acceptation de certaines fonctions et de certains avantages» au terme de ses fonctions.

    Sylvie Goulard juge par ailleurs que la situation créée par ce recrutement intervenu quelques jours après le vote en faveur du Brexit est toute particulière. «Des négociations vont s’engager dans lesquelles les services financiers seront cruciaux, explique-t-elle. José Manuel Barroso a été engagé par la banque Goldman Sachs pour défendre des intérêts privés divergents de ceux de la zone euro et des Vingt-Sept. C’est ce qui est particulièrement choquant.»

    Quid de la période de transition entre la fin d’un mandat européen et un poste dans le privé

    Pour Sven Giegold, eurodéputé allemand et porte-parole des Verts, la décision de José Manuel Barroso porte atteinte à la crédibilité de la Commission européenne. «Il y a un besoin urgent de fixer une plus longue période de transition entre une position de responsabilité à la Commission et une embauche, dit-il. Il serait raisonnable de la portée à trois ans, contre dix-huit mois selon la règle actuelle.»

    Rapporteur du groupe de travail «Transparency, Accountablity and Intergrity» au sein des institutions européennes, Swen Giegold avait proposé un amendement allant dans ce sens. Les deux principaux groupes politiques (conservateur et Socialiste) ont voté contre. Le vert allemand espère que ces derniers reviendront sur leur décision le 12 septembre prochain. La question sera de nouveau sur la table du Parlement.

    Le Parti socialiste européen a en effet changé d’avis et réclame désormais une période de transition de cinq ans entre la fin d’un mandat à Bruxelles et un emploi dans le privé. A présent, il veut faire tout pour faire capoter l’embauche de José Manuel Barroso. «Si ce recrutement devait malgré tout se concrétiser, nous exigeons une traçabilité intégrale d’absolument tous les contacts entre lui et ses équipes avec tout représentant de la Commission, du Parlement, et du Conseil, selon un communiqué publié lundi. Au premier manquement, des sanctions – comme le boycott de Goldman Sachs par les Etats membres – devraient être envisagées.»

    L’indignation est aussi du côté du Parti populaire européen, conservateur et principal groupe politique au Parlement. «C’est une situation détestable, a déclaré l’eurodéputé français Alain Lamassoure dans «Libération» de mardi. Si Barroso était allé dans une autre banque que Goldman Sachs, cela n’aurait sans doute posé aucun problème.»

    Auteur: Ram Etwareea

  • “Je pense qu’un jour ils reviendront” interview pour la Revue du Trombinoscope

    “Je pense qu’un jour ils reviendront” interview pour la Revue du Trombinoscope

    Interview de Sylvie Goulard (députée européenne MoDem à l’époque), réalisée par Marjolaine Koch pour la Revue du Trombinoscope, datée du 12 juillet 2016.

    Dans ce contexte post-Brexit (référendum du 23 juin 2016), Sylvie Goulard exprime un optimisme mesuré sur l’avenir de l’Union européenne. Elle défend l’idée que, malgré le choc du Brexit et la montée des populismes, les citoyens européens finiront par revenir vers plus d’intégration européenne quand ils constateront les limites et les coûts du repli national.

    Est aussi abordé:

    • La nécessité de réformer l’UE pour la rendre plus efficace et plus proche des citoyens
    • Le rôle clé du couple franco-allemand
    • Un engagement de longue date pour une Europe plus solidaire et politique
    Revue trombinoscope 12 07 2016 2
  • Barroso chez Goldman Sachs ne se grandit pas / Barroso’s move to Goldman Sachs: may not be breaking the rules but not moral either

    Barroso chez Goldman Sachs ne se grandit pas / Barroso’s move to Goldman Sachs: may not be breaking the rules but not moral either

    « Je m’engage à exercer mes responsabilités en pleine indépendance, dans l’intérêt général de l’Union. (…) Je m’engage en outre à respecter, pendant la durée de mes fonctions et après cessation de celles-ci, les obligations découlant de ma charge, notamment les devoirs d’honnêteté et de délicatesse quant à l’acceptation après cette cessation de certaines fonctions ou de certains avantages. » Voilà le serment qu’a solennellement prêté José Manuel Durão Barroso devant la Cour de Justice. En rejoignant aujourd’hui la banque américaine Goldman Sachs, celui qui, de 2004 à 2014, a été président de la Commission européenne a beau n’enfreindre aucune règle, il ne se grandit pas.

    Les passerelles entre public et privé ne sont pas choquantes en soi. Sans elles, la classe politique ne se renouvellerait pas, deux mondes tenus de coopérer s’ignoreraient. Dans le cas de Mario Draghi, président de la BCE, parfois mis en cause lui aussi comme ancien de Goldman Sachs, il est heureux qu’il ait pu, en faisant le chemin inverse, mettre sa connaissance approfondie des marchés au service de l’intérêt général. C’est le contexte exceptionnel – la sortie d’un État membre de l’Union – qui rend la décision de José Manuel Barroso particulièrement douteuse : un ancien Premier ministre d’un État utilisant la monnaie unique, ancien président de la Commission, apporte son concours à des intérêts commerciaux divergents de ceux des États qui restent membres de l’UE, et notamment de la zone euro.

    Goldman Sachs en quête du « fameux » passeport financier

    Le référendum britannique a créé une situation confuse. Dans les négociations à venir, aux modalités incertaines, les services financiers occupent une place tout à fait cruciale, vu le poids de la finance dans la richesse du pays. Les autorités britanniques chercheront vraisemblablement à garder une relation spéciale avec l’UE. La City aspire ouvertement à conserver le fameux « passeport » donnant aux banques étrangères installées à Londres, comme Goldman Sachs, l’accès à tout le marché intérieur européen. La localisation des opérations de compensation en euros, très lucrative, est également primordiale pour la place de Londres. De leur côté, les 27 s’attacheront à défendre la cohérence du marché intérieur. Leur position de départ, ferme à ce stade, est que les quatre libertés (circulation des biens, des personnes, des capitaux et des services) sont indissociables : pas de droits sans application des règles de l’UE, pas d’accès au marché financier sans libre circulation des personnes. Et les transactions en euros doivent être supervisées dans la zone euro. Mais combien de temps les 27 et les institutions vont-ils tenir ? Combien de pressions seront exercées ? Le recrutement de José Manuel Barroso n’a d’autre but que de les faciliter.

    La Commission devrait demander à son ancien président de renoncer à ce poste. Les attaques indifférenciées contre « les experts », « les élites » ou « la finance », fréquentes ces temps-ci, sont parfois exagérées, mais si cet organe ne faisait rien, dans ce cas précis, pour regagner la confiance des citoyens, elle faillirait à sa mission. De manière très concrète, s’il persistait dans son intention,  les services de la Commission devraient refuser tout contact avec lui.

    Hollande et Merkel doivent prendre position

    Les gouvernements nationaux ont aussi une immense responsabilité. Ce sont eux qui ont fait Barroso roi. En 2004, le choix du président de la Commission relevait encore de la cooptation au sein du Conseil européen. Contrairement au conclave qui, à Rome, cherche en général à nommer un pape croyant, la priorité des chefs d’État et de gouvernement a longtemps été d’éviter les pro-européens convaincus. C’est pourquoi Jacques Chirac et Gerhard Schröder, pourtant hostiles à la guerre en Irak, ont soutenu la créature de George W Bush et Tony Blair, le Portugais si fier, au sommet des Açores, qui a mis en scène la désunion des Européens. En 2010, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et consorts l’ont renouvelé dans ses fonctions, malgré sa gestion de la crise, pour la même raison : un président de Commission faible leur fait moins d’ombre.

    C’est pourquoi il appartient aujourd’hui au président de la République, à la chancelière allemande et aux autres dirigeants nationaux, notamment portuguais, d’exprimer publiquement leur réprobation. Ils pourraient demander à José Manuel Barroso de démissionner et, s’il refusait de les entendre, indiquer qu’il trouverait porte close auprès d’eux. Comme il a vendu un carnet d’adresses d’ancien membre du Conseil européen, rien ne serait plus efficace que la mise au ban par ses pairs.

    Enfin, la banque Goldman Sachs devrait y réfléchir à deux fois. Si José Manuel Barroso avait été un Européen visionnaire et même un homme politique perspicace, cela se saurait. À la tête de la Commission, il a laissé un bilan pour le moins mitigé. Le rapport Chilcot sur la participation du Royaume-Uni à la guerre en Irak qui vient d’être rendu public en Grande-Bretagne, après des années d’enquête, montre combien ses partisans se sont aveuglés. Et soudain, il serait l’homme de la situation dans la confusion du Brexit ? Goldman Sachs, d’ordinaire, recrute les meilleurs.

    *

    Le Point – 11th July 2016 (summary)

    Barroso’s move to Goldman Sachs: may not be breaking the rules but not moral either

    When José Manuel Durão Barroso became President of the European Commission, he pledged to “respect, both during and after my term of office, the obligation arising therefrom, and in particular the duty to behave with integrity and discretion as regards the acceptance, after I have ceased to hold office, of certain appointments or benefits.” In joining the American bank Goldman Sachs he may not have broken any rules but it is a morally dubious choice.

    There is nothing shocking in people moving between the private and the public sector, it allows two worlds to cooperate and gain expertise, a prime example is Mario Draghi, President of the ECB and former employee of Goldman Sachs, who brought his experience of the markets to the ECB. What is shocking in the case of JM Barroso is the context – a former Prime Minister of a Member State using the euro, who is also a former President of the Commission, providing expertise to a commercial entity whose interests are different to those of the remaining members of the EU and especially the euro area.

    One of the important issues for the British authorities in the confusion of Brexit is for the City to hold on to its “passporting” rights in the field of financial services, in order to ensure that foreign banks based in London would still have access to the Single market. For the remaining 27 Member States their position is currently firm that it is not possible to have access to the Single Market without respecting the four fundamental freedoms. How long will they hold on to this position? JM Barroso’s recruitment is to apply pressure concerning this key point.

    The European Commission should call for JM Barroso to stand down. If he refuses then they should make it known that no doors in the Commission will be open to him. The national governments also have to take their responsibilities, they were the ones who did not want a strong, pro-European Commission President and thus gave him the presidency for 10 years. Angela Merkel, François Hollande, as well as other national leaders, should call for his resignation, and let him know that if he does not do this then all of their doors will be closed to him. JM Barroso was recruited because of his address book, refusing him meetings would be the most effective remedy possible.

    Goldman Sachs should maybe have thought twice about hiring JM Barroso. An evaluation of his presidency is mixed, to put it mildly. Is he really the man they want to clarify the confusion surrounding Brexit, Normally they recruit a higher calibre of candidate.

  • Cessons d’accuser l’Europe de tous les maux

    Cessons d’accuser l’Europe de tous les maux

    Le référendum britannique invite les responsables européens à un bilan sans complaisance. Nous n’en sommes pas arrivés là par hasard. Personne ne doit se dérober à l’examen de conscience. Les institutions européennes ont certainement leur part de responsabilité, mais les responsables nationaux nient trop souvent leur propre défaillance.

    D’abord, l’Union européenne (UE) exerce les compétences qui lui sont attribuées. Dans de nombreux domaines, comme le contrôle des frontières extérieures, par exemple, on lui reproche de ne pas faire ce qu’on n’a jamais voulu qu’elle fasse. Faute d’avoir anticipé l’évolution du monde, l’« Europe » n’a pas été faite. Elle n’a ni moyens juridiques, ni budget, ni cadre démocratique adéquat. La faute revient plus aux appareils politico-administratifs nationaux qui dépensent une énergie considérable à entraver les initiatives qu’au niveau européen lui-même. Certains ont passé les dernières années à poser des verrous au nom d’intérêts dits nationaux qui, parfois, sont surtout les leurs.

    Les dirigeants nationaux se flattent en général de gagner à Bruxelles de grandes batailles. Mais contre qui ? Contre d’autres Etats européens alors même que l’enjeu serait de créer une « équipe d’Europe » capable de contrer l’avance technologique des Américains ou la puissance industrielle et financière des émergents. Ainsi, Nicolas Sarkozy a protégé Alstom contre Siemens comme Berlusconi a préservé Alitalia d’Air France. Résultat, quelques années plus tard, GE – un groupe américain – s’est emparé du premier ; Etihad, la compagnie aérienne émiratie, a pris le contrôle des avions italiens.

    Parfois, l’UE a bien reçu les compétences nécessaires pour agir, en matière commerciale par exemple. Mais les dirigeants nationaux reprennent d’une main ce qu’ils ont donné de l’autre. Après l’annonce des résultats du Brexit, Manuel Valls s’est empressé de promettre que le traité transatlantique, s’il voit le jour, sera soumis à la ratification du Parlement français. C’est à la fois la négation des « compétences exclusives » de l’UE, comme le spécifie le traité, et un coup de Jarnac à la démocratie européenne. Personne ne sait, à ce stade, si ce traité concernera des domaines qui restent du ressort national. La contradiction est intenable entre vouloir les avantages de l’Union face aux tiers, tout en conservant éternellement un veto national. Les élus nationaux adorent également empocher les avantages de l’euro (qui nous vaut d’emprunter à des taux bas par exemple) sans assumer le contrôle mutuel des finances publiques.

    Il est temps de changer d’échelle. La classe politique nationale devrait cesser ses combats d’arrière-garde, quitte à reporter ses efforts sur une meilleure stratégie d’influence à Bruxelles. Le Parlement européen n’est pas considéré comme suffisamment fiable ? Peut-être. Mais qu’ont fait les mêmes dirigeants nationaux de tout bord, ces dernières années, pour y remédier ? Changer la loi électorale pour rapprocher les députés européens des citoyens dépend… du niveau national. Sélectionner des candidats jeunes, compétents, issus de la génération Erasmus dépend… des partis nationaux. De même, la Commission est faible et pléthorique parce que les Etats l’ont voulue ainsi. Accusée volontiers de tous les maux, l’UE est en réalité le cadet des soucis des responsables nationaux. Et à en juger par la manière dont France Télévisions bafoue les articles 14 et 16 de son cahier des charges relatifs à l’information européenne, il est clair que certains médias ne font guère plus d’efforts, pour s’intéresser à l’Europe, que les politiques eux-mêmes.

    Bref, cessons de déplorer ce que nous avons laissé advenir. L’Europe est ce que nous en faisons. Les Britanniques l’ont longtemps tournée en dérision et combattue avec courte vue et cynisme. On voit le résultat. On doit pouvoir faire mieux.

  • Brexit et maintenant ?

    Brexit et maintenant ?

    La Grande-Bretagne sort de l’Union européenne. Les dirigeants européens se réunissent pour organiser la suite. Quel scénario est à prévoir ? A quoi devons-nous nous attendre?

    Retrouvez le podcast ci dessous

  • Britain must not hold other EU states to ransom

    Britain must not hold other EU states to ransom

    The referendum leaves crucial issues unresolved, writes Sylvie Goulard

    The British people have made a sovereign and democratic decision to leave the EU. It is essential that this decision is respected, particularly given the high turnout (higher than that for the 2015 general election) and close but clear result: a majority of British citizens no longer wish to be part of the bloc.

    It is a great pity that the voice of the young, who voted decisively in favour of remaining, is not reflected in the final result — it is they who will have to live with the long-term consequences of this verdict.

    This decision has evident consequences. The first is that the settlement David Cameron agreed with other member states in February (giving the UK a special status within the EU) ceases to exist. The second is that market volatility needs to be contained. This volatility (and the medium-term uncertainties that will follow) have been reinforced by Mr Cameron’s announcement that he intends to step down as prime minister, with a new premier in place by October.

    His decision that it is for his successor to invoke Article 50 of the Lisbon treaty — which details how a member state can leave the EU — means that once again he is seeking to hold the EU hostage in order to resolve domestic issues; this after blackmailing the other EU leaders in February with the threat of leaving unless the UK was granted special exemptions.

    This is a grave day, for it is the first time a member state of the EU has taken the sovereign decision to leave the bloc. However, the UK is just one member among 28. The European project was started in 1950 without the British and it could and should continue without them. In particular, the euro area should carry on, backed by the European Central Bank that works to ensure the stability of the euro.

    The process of the UK’s withdrawal from the EU must be carried out within the framework and the timeframe laid out in the treaties accepted by the UK and ratified by the British parliament. The legitimate interests of other EU citizens, as well as those of the bloc as a whole, must be duly respected.

  • Le Brexit, la faute à qui ?

    Le Brexit, la faute à qui ?

    Anodine, cette dislocation ne l’est assurément pas. Elle privera l’Union européenne d’une partie de ses talents, de sa force économique et de son rayonnement mondial. Après des années de crise et de dérive au fil de l’eau, il serait peu avisé de nier la désaffection des opinions. Mais la carte géographique des résultats laisse entrevoir une autre vérité, plus paradoxale : à trois titres, l’échec est national avant d’être européen. C’est l’État britannique qui a failli dans sa mission première d’assurer la cohésion sociale et territoriale de la nation. Des dirigeants superficiels ont manipulé le peuple ou flatté ses bas instincts en feignant de le guider. La désinformation à l’œuvre n’a jamais été contrecarrée.

    Dans l’Union européenne, les politiques économiques et sociales restent du ressort des États. Si, au Royaume-Uni, une distance croissante sépare des zones prospères et ouvertes au monde, pro-européennes d’un côté, notamment l’agglomération de Londres et l’Écosse, et, de l’autre, les régions moins favorisées, la responsabilité en incombe essentiellement aux gouvernements britanniques successifs. Depuis des années, le fossé entre la ville de Londres, ses prix immobiliers élevés, ses golden boys surpayés, et le reste du pays saute aux yeux. L’indifférence aux inégalités, l’aveuglement devant le désarroi des ouvriers des anciens bassins industriels et même d’une partie des classes moyennes, n’est pas imputable à l’Union européenne seulement. Au contraire, son maigre budget comporte des fonds de cohésion qui ont grandement bénéficié au Pays de Galles par exemple. Le Royaume-Uni n’étant même pas dans la zone euro, il serait hardi de faire porter le chapeau à Bruxelles et Francfort. Les politiques de restrictions budgétaires ont été décidées à Westminster et c’est Tony Blair qui a misé sur l’arrivée massive de migrants intra-européens pour baisser le coût de la main d’œuvre.

    Dans ce scrutin, une partie du peuple britannique a crié sa détresse. Malheureusement, la sortie de l’UE n’est pas une garantie de progrès, c’est un saut dans l’inconnu. À cet égard, la légèreté de ceux qui ont fait voter Leave pour récupérer le pouvoir est stupéfiante. La seule consolation des mécontents sera sans doute le départ de David Cameron, mais le prix à payer est sans aucun doute disproportionné. Un désaccord interne appelait une solution domestique et non la prise en otage des partenaires européens.

    Déliquescence et désinvolture

    Cette triste aventure révèle en réalité le délabrement moral d’une partie de la classe politique britannique. Obsédé par sa réélection, David Cameron a clairement privilégié son intérêt personnel sur l’intérêt général, national et européen. Il a confondu l’essentiel et l’accessoire, le séculaire et l’éphémère. Pour contenir le parti europhobe UKIP et les franges eurosceptiques du Parti conservateur, il a mis en péril le destin d’un royaume ancestral que ni Napoléon ni les nazis n’avaient pu affaiblir. En semant la discorde entre les siens, il a pris le risque de raviver les haines qui ont ensanglanté l’Irlande, il a poussé les Écossais à rouvrir la question de l’indépendance.

    Le débat a révélé que la déliquescence touchait les deux camps. Présenter Boris Johnson, ancien élève du prestigieux collège d’Eton, comme un candidat anti-establishment relève de la gageure. Louer le génie de Cameron qui a été jusqu’à donner aux membres de son gouvernement la liberté de le torpiller revient à confondre leadership et manque de cohérence.

    Et ils continuent. Depuis la publication des résultats, les vainqueurs jouent avec l’idée de ne « pas se précipiter » (Johnson). Davis Cameron a annoncé qu’il n’entend pas, de son côté, déclencher immédiatement la procédure de sortie prévue à l’article 50 du traité UE, traitant ses partenaires comme une quantité négligeable. Réalisent-ils combien cette attitude désinvolte est éloignée du sens des responsabilités et du respect de la parole donnée qu’on pourrait attendre d’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ?

    Enfin, l’admirable démocratie britannique tolère depuis trop longtemps, au côté de médias remarquables, une presse de caniveau, prompte à tordre les faits et à propager des sornettes, qui fait la part belle aux irresponsables. La malheureuse Jo Cox a payé de sa vie ce climat délétère.

    Heureusement, comme chacun sait, tous les autres États membres sont des modèles de cohésion sociale et territoriale où coulent le lait et le miel. Tous peuvent s’enorgueillir d’une classe politique responsable qui refuserait d’utiliser l’UE comme marchepied. Tous ont des médias qui refusent de faire la part belle aux vendeurs de vent et autres marchands de haine nationalistes. Tous, vraiment ?

  • Europe : «Nous avons besoin d’une “Nouvelle Frontière”» – interview croisée avec Daniel Cohn-Bendit

    Europe : «Nous avons besoin d’une “Nouvelle Frontière”» – interview croisée avec Daniel Cohn-Bendit

    Le référendum au Royaume-Uni intervient dans une Union en plein doute. L’eurodéputée Sylvie Goulard et son ex-collègue Daniel Cohn-Bendit croisent leurs analyses et leurs espoirs pour le projet communautaire.

    In ou out, plus rien ne sera comme avant : la succession de référendums perdus sur les questions européennes et le fait qu’un pays s’interroge sur son maintien dans l’Union montrent que le rêve est, sinon brisé, du moins ébréché. Comment redonner du sens à une construction qui a pourtant réussi à maintenir la paix sur le continent depuis 1950 ? Deux europhiles, l’eurodéputée libérale Sylvie Goulard – qui vient de publier Goodbye Europe (Flammarion) – et son ex-collègue écologiste Daniel Cohn-Bendit, député européen entre 1994 et 2014, livrent leur diagnostic croisé sur l’état de l’Union et sur la meilleure façon de rebondir. Bref, «soyez réalistes, demandez l’impossible»…

    Ce référendum marque-t-il un tournant dans l’histoire de l’UE ?

    Daniel Cohn-Bendit : Absolument ! Quel que soit le résultat, même si le remain l’emporte, l’Europe a failli sombrer et elle sombrera si l’on continue comme avant : l’UE n’est plus désirable, car elle n’est pas à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés.

    Sylvie Goulard : Ce référendum est un événement majeur qui n’a pas été traité comme il le méritait. Jusqu’à présent, le processus d’élargissement et d’approfondissement de l’Union, quoique chaotique, a été continu. Personne ne l’a jamais remis en cause au point de vouloir quitter l’Union. Si c’est un non clair, ce sera la première dislocation de l’Union. On pourra peut-être l’endiguer, car le Royaume-Uni a une relation spéciale avec l’UE. Mais on peut se retrouver dans un scénario intermédiaire, avec un petit oui qui rencontrerait des résistances extrêmement fortes, notamment au sein du Parlement britannique, ou un petit non incitant Londres à négocier des dérogations supplémentaires. David Cameron y sera d’autant plus enclin que nous sommes déjà tombés dans le piège du chantage : la sortie de l’UE prévue par les traités ne doit pas être un instrument de menace pour obtenir un statut privilégié. Si on sort, on sort.

    Y a-t-il un risque d’effet domino ?

    S.G. : Oui, on ne peut pas l’exclure.

    D.C.-B. : Si la Hongrie veut suivre, grand bien lui fasse ! Il y a des limites au bashing européen : si on pense que l’Union, comme l’affirme Viktor Orbán, c’est l’URSS, il vaut mieux en partir. Et là, pas de risque que l’Europe envoie ses chars, ce qui n’est pas mal pour un espace prétendument dictatorial…

    Pourquoi assiste-t-on à une telle montée de l’euroscepticisme ?

    D.C.-B. : Le projet européen est en rupture avec trois siècles d’histoire conflictuelle entre Etats : il ne peut donc pas se faire sans douleur et sans va-et-vient. Après les deux guerres mondiales, les élites européennes se sont demandé comment éviter que cela se reproduise. La réponse a été la construction communautaire. Mais elle ne pouvait être lancée avec l’accord des peuples. Si en 1950, on avait demandé aux Français s’ils voulaient se réconcilier avec les Allemands, le non l’aurait emporté très largement. Mais il a fallu attendre l’effondrement des empires coloniaux qui rendait impossible toute tentation hégémonique pour que le projet européen soit véritablement lancé. Trente ans après, l’Union a été confrontée à la chute du communisme et au désir des Etats d’Europe centrale et orientale de participer au bien-être européen. L’Union a été prise dans un piège politique exactement comme l’Allemagne après l’unification, lorsque Helmut Kohl a décidé de la parité entre le mark de l’Ouest et le mark de l’Est. C’était une aberration économique, mais il ne pouvait pas faire autrement, sinon des millions d’Allemands de l’Est seraient passés à l’Ouest. Et on n’allait pas construire un mur ! L’Europe n’a pas pu faire autrement avec l’Est et a dû accepter l’élargissement. Mais ce faisant, la nature de l’Europe a changé et les Européens ne comprennent plus pourquoi on fait l’Europe. On est resté au milieu du gué sans achever la construction communautaire, ce qui la laisse démunie face aux crises que nous affrontons : certains croient donc que la souveraineté nationale nous protégera mieux contre les crises. C’est l’indécision des Etats qui fait le lit des populismes.

    S.G. : En Europe, beaucoup a été promis, peu a été tenu et, dans le même temps, le monde a changé.

    Les citoyens votant contre l’Europe ont des profils similaires : des hommes âgés, peu formés, hors des grandes villes et se sentant oubliés du progrès économique. N’est-ce pas inquiétant pour le projet européen ?

    S.G. : C’est surtout inquiétant pour nos sociétés. Les Etats peinent à produire de la cohésion. Ils restent responsables des politiques économiques, sociales, d’éducation et de formation, qu’ils soient dans la zone euro ou non. Le Royaume-Uni, dont les performances agrégées sont bonnes, connaît de fortes inégalités de revenus, de territoires, d’accès à la culture, de formation. En France, il y a infiniment trop de jeunes sans formation, livrés à eux-mêmes sans outils de compréhension du monde. C’est la faillite des Etats, pas de l’Europe. C’est tout le problème : le projet européen est pris en tenaille entre les niveaux nationaux et le niveau mondial. Même sans l’Europe, l’incapacité des Etats à assurer l’égalité des chances demeurerait et la mondialisation continuerait à produire ses effets.

    N’y a-t-il pas une ambiguïté du projet européen, qui a longtemps dissimulé ses objectifs politiques derrière des objectifs purement économiques ?

    D.C.-B. : L’idée était effectivement d’unifier le continent par l’économie, le charbon et l’acier, puis le marché unique, en évitant les grands projets politiques qui risquaient de crisper les Etats. D’ailleurs, l’armée européenne a échoué en 1954. Il fallait donc d’abord apprendre à vivre en commun avant toute intégration politique. C’est au moment de la création de l’euro, en 1991, qu’on est totalement passé à côté du momentum politique. On aurait dû clarifier le projet : d’un côté un marché, de l’autre une Europe politico-économico-sociale. Car il ne faut pas s’y tromper : la justification de l’euro n’était pas du tout économique, mais politique. Pour éviter l’hégémonie d’une Allemagne unifiée au centre du continent, il fallait renforcer l’intégration. Mais, à Maastricht, les chefs d’Etat et de gouvernement ont fait du marxisme basique : ils ont posé les bases d’une Europe économique et financière en pensant que le politique, c’est-à-dire la structure, suivrait automatiquement. C’est le type même de pensée magique. Résultat : le projet politique qui doit gouverner l’Europe économique et financière n’a jamais été mis en place. On en est resté à une addition d’Etats souverains qui, même avec la monnaie unique, sont toujours aussi jaloux de leur souveraineté alors même qu’ils auraient dû en transférer une bonne partie à un espace commun qui s’appelle l’Union européenne.

    S.G. : Les Français doivent se souvenir que leur Parlement a rejeté la Communauté de défense en 1954 et que Mitterrand a refusé le projet d’union politique proposé à Maastricht par la présidence néerlandaise, en accord avec l’Allemagne. Ceci dit, il faut regarder devant. Il pourrait y avoir dans le référendum britannique un aspect positif : inciter à mettre au clair le projet européen et à répondre aux inquiétudes et interrogations des citoyens. L’UE n’est pas une entité abstraite : elle est ce que nous en faisons. Personne n’est satisfait, mais aucun Etat ne propose de changements. En France, où est pourtant né le projet européen, le gouvernement ne cherche pas à perfectionner la démocratie au sein de la zone euro alors que les Européens sont avides d’avoir leur mot à dire. Nous avons besoin d’une «Nouvelle Frontière», d’un nouveau rêve, comme en son temps le défi américain d’aller sur la Lune : un projet touchant aux nouvelles technologies, à la culture, une grande avancée scientifique, par exemple la création de nouveaux antibiotiques. L’UE mérite mieux que d’être vendue par la peur ou le coût de sa dislocation.

    L’Union est faite par les Etats : or, plus aucun responsable politique national n’est prêt à aller plus loin.

    S.G. : De fait, le projet européen est en déshérence. Mais attention au piège ! Si l’Union s’effondrait, les Etats européens qui se sépareraient n’en sortiraient pas grandis. Il est illusoire de croire que nous avons le choix entre, d’un côté, une voie européenne et, de l’autre, une voie nationale. Sur bien des sujets, la voie nationale est une escroquerie ou, au mieux, une nostalgie. La chute de l’UE entraînerait les Etats à sa suite, car il y a une interaction entre les deux. Le comportement des générations au pouvoir rappelle celui des enfants gâtés de familles fortunées : le grand-père bâtit la maison, le fils l’entretient, le petit-fils se laisse vivre et dilapide le patrimoine.

    D.C.-B. : On le voit en France avec François Hollande, qui se tient totalement en retrait du débat européen. Quand j’entends les ministres de l’Intérieur affirmer que l’Europe est un échec en matière de lutte antiterroriste alors que les Etats refusent de lui donner des compétences dans le domaine de la police et du renseignement, c’est fort de café. Il faut sortir de ce cercle vicieux. Aujourd’hui, on est dans la situation de ceux qui ont lancé l’Europe dans les années 50 : ils n’étaient pas majoritaires, mais ils ont tenu le coup, ils sont partis à la conquête idéologique des sociétés. Il ne faut pas reculer, il faut briser cette armure d’illusions sur la capacité des Etats à agir dans un monde qui n’est plus celui des années 20.

    N’est-on pas à la fin du cycle de la construction, et au début de celui de la défense des intérêts nationaux ?

    S.G. : Le repli national, comme avant 1945 ? Cela mérite d’y réfléchir deux minutes. D’abord, la mondialisation, vous pouvez la nier, elle peut se rappeler à vous, à une terrasse de café du XIe arrondissement de Paris, quand un fanatique entraîné en Syrie vient vous tirer dessus. Notre devoir est de dire que le monde actuel est inhospitalier et que nous ne répondrons pas aux défis qui se posent à nous, que ce soit dans le commerce, le changement climatique ou le terrorisme, en s’enfermant dans le pré carré national. Ensuite, «le monde d’avant» 1950 n’était pas terrible. Le nationalisme des uns exacerbait celui des autres, d’où la confrontation et la haine. Nous ne devrions pas nous croire plus malins que ceux qui, par le passé, ont payé l’illusion nationale au prix fort. Des millions d’Européens en sont morts. Enfin, et surtout, pourquoi désespérer ? Pourquoi ne pas croire que la majorité des êtres humains veulent vivre libres et en paix ?

    D.C.-B. : Il faut prendre le risque de se projeter dans l’avenir, imaginer une renaissance du projet européen autour d’une constitution créant une fédération, ce qui ne veut absolument pas dire un super-Etat, mais tout simplement une meilleure organisation des compétences et de leur contrôle démocratique. Seule une Europe forte nous permettra d’affronter la mondialisation, qui change complètement la donne : qui peut décemment croire que les Etats européens peuvent peser sur l’avenir du monde s’ils sont divisés ?

    Propos recueillis par Jean Quatremer, Libération, le 23 juin 2016