Sylvie Goulard appelle à une mutualisation des moyens de l’Europe pour lutter efficacement contre la menace terroriste


Le Point

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La députée européenne en appelle à une mutualisation des moyens de l’Europe pour lutter efficacement contre la menace terroriste.

Le Point : Quand vous entendez Éric Ciotti proposer une forme de « Guantánamo » à la française pour les citoyens proches des milieux islamistes radicaux, qu’est-ce que cela vous inspire ? Il estime qu’il vaut mieux prévenir que guérir…

Sylvie Goulard : La lutte contre le terrorisme n’appelle pas de quartier, mais la République française est un État de droit, membre de l’Union européenne et partie à la Convention européenne des droits de l’homme. Les fanatiques cherchent à nous entraîner sur la pente de la haine et du totalitarisme, et à nous faire violer nos principes fondamentaux, au premier rang desquels la liberté. Ne tombons pas dans leur piège. Le camp de Guantánamo n’a d’ailleurs pas permis d’éradiquer l’islamisme radical. Ces idées sont donc non seulement dangereuses, mais largement inefficaces.

Le principe de libre circulation en Europe doit-il être suspendu le temps de gérer au mieux, d’une part, une importante vague migratoire, d’autre part, les allées et venues d’individus radicalisés ?

Sommes-nous confrontés à un problème lié à la libre circulation en Europe ou à des phénomènes de plus grande ampleur ? Le plus souvent, les migrants quittent des pays déchirés par des conflits armés, l’intégrisme, ou réduits à la misère. Si nous ne réussissons pas à attaquer le problème à la racine, en ramenant la paix et la prospérité autour de la Méditerranée, le phénomène migratoire en cours ne cessera pas.

Les Européens paient aujourd’hui le prix de leur négligence : absence de politique étrangère commune digne de ce nom, inexistence d’une police des frontières et d’une Europe de la défense, et malgré des discours et certaines politiques d’aide au développement, indifférence aux inégalités Nord-Sud et aux pressions démographiques.

En réduisant la libre circulation, nous pénaliserions surtout les Européens qui voyagent pour leurs loisirs ou leurs affaires ou encore les frontaliers. Il y aurait des contrôles tatillons pour les honnêtes gens tandis que, sous de fausses identités au besoin, les individus radicalisés continueraient de circuler. Et quelles guérites installer sur Internet qui ne connaît pas de frontières ? En 2015, le cloisonnement national est une illusion, la promesse d’une « souveraineté » retrouvée, une gesticulation. C’est en mutualisant les moyens des services de sécurité et des magistrats des pays européens que nous aurons plus de chances de traquer les fanatiques.

Selon vous, François Hollande doit-il changer de stratégie vis-à-vis de la Syrie et notamment du régime de Bachar el-Assad, comme le réclamait lundi Nicolas Dupont-Aignan dans nos colonnes ?

La question est délicate. D’une part, le soi-disant « État islamique » représente une menace très grave, largement sous-estimée, pour nos valeurs et notre sécurité. D’autre part, la France ne peut envisager d’agir seule. Elle fournit déjà un gros effort en Afrique subsaharienne. Une riposte de plus grande ampleur en Syrie requiert une coalition. Enfin, nous devrions toujours réfléchir à ce qui advient après des interventions militaires. On a vu en Libye le danger d’une action censée chasser un dictateur – Kadhafi – dont le résultat aura été de plonger le pays dans le chaos.

Les Kurdes sont nos meilleurs alliés vis-à-vis de Daesh sur le terrain. Faudra-t-il un jour en retour reconnaître leurs revendications nationales ?

Les Kurdes sont-ils des « alliés » ou des sortes de « sous-traitants » à qui les puissances occidentales ont, hélas, tendance à laisser « le sale boulot », les combats au sol qu’elles ne veulent pas assurer ? Les combattants kurdes méritent notre considération, mais quel avenir peut-on leur promettre pour favoriser la paix et la stabilité ? La Turquie membre de l’Otan verrait-elle la création du Kurdistan d’un bon œil ? Il manque aux Européens une vision stratégique crédible pour toute la région.

Nous avons renoncé à livrer les Mistral à Vladimir Poutine avec des dommages financiers importants. Était-ce là aussi la bonne solution ? L’avenir de la paix en Europe passe-t-il par ce rapport de force avec Moscou ?

Quand un État, la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, viole le droit international – en Crimée – ou encourage des mouvements belliqueux de sécession – en Ukraine –, la livraison de matériel militaire aussi sophistiqué que les Mistral n’est pas opportune. La France prend ainsi sa part dans la politique de sanctions qui a été décidée en commun par les membres de l’UE. On ne peut pas se plaindre que « l’Europe » n’existe pas et envisager de se désolidariser des partenaires européens le jour où elle a une position. Ces gestes ne sont pas dirigés contre le peuple russe mais contre un régime, celui de Vladimir Poutine qui présente des traits nationalistes et autoritaires préoccupants.

Sylvie Goulard

Conseil en stratégie et résilience – Transitions européennes et globales

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