Sylvie Goulard réagit à la tribune Europe de Nicolas Sarkozy au 13h de France Inter


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Sylvie Goulard réagit à la tribune “Europe” de Nicolas Sarkozy au 13h de France Inter

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Claire Servajean : Comment vous avez réagi en lisant cette tribune ce matin

Sylvie Goulad : j’ai pensé à la phrase des enfants : « C’est pas celui qui dit qui l’est ». Surtout parce que M. Sarkozy se réclame du franco-allemand et je trouve qu’il y a un manque de sérieux dans cette tribune. Je le dis avec beaucoup de tristesse pour un ancien Président de la république qui, moi, me consterne.

Premièrement sur l’économie. On nous dit qu’on va faire une grande zone de stabilité franco-allemande, mais il n’y a pas un plan franco-allemand pour l’Europe. Il y a des engagements pris par la France, à 18, c’est la zone euro, et à 28. Que le franco-allemand soit un levain dans la pâte, qu’on ait besoin d’une impulsion, Monsieur Sarkozy n’a pas tort. Mais ça n’est pas une fin en soi, nous n’allons pas exclure nos partenaire, nous commerçons avec les italiens, avec les espagnols qui ont d’ailleurs fait de gros efforts, parfois supérieurs aux nôtres. Ce qu’il n’a pas fait étant Président de la République, puisqu’il n’a pas eu une politique de stabilité : la dette a considérablement augmenté, la compétitivité française s’est dégradée, je ne vois pas pourquoi ça deviendrait réalité.

Deuxièmement Schengen…

CS : Il veut la suspension immédiate.

SG : alors ça c’est une vaste blague. Comment vont faire les frontaliers ? Vous avez 70000 personnes françaises qui vont travailler au Luxembourg tous les matins, si on suspend Schengen, cela signifie qu’elles ne peuvent plus aller travailler. Vous êtes à Strasbourg, vous voyez très bien que des allemands viennent dîner au restaurant, on va de l’autre côté etc. ; on va se priver de cette liberté ? C’est de la démagogie pure à l’approche des élections.

CS : Alors lui dit qu’il faudra remplacer ça par un Schengen II, uniquement pour les pays ayant adopté la même politique d’immigration.

SG : ça veut dire que vous créez un vide. Vous renoncez à une liberté, vous laissez une situation de vide, et chacun sait combien il est difficile de négocier des traités. C’est d’autant plus absurde et là est une des contradictions de sa tribune, il donne l’impression de vouloir renforcer le parlement européen, mais sur Schengen on peut faire des modifications, selon les procédures législatives qui existent avec un débat public au Parlement européen. Et le jour où il y aura des règles nouvelles, les anciennes cesseront de s’appliquer.

On est là dans le leurre, vous savez le petit lapin qu’on met devant les lévriers quand ils courent dans un cynodrome, pour attirer les votants qui seraient tentés d’aller voter pour le Front National. On agite à nouveau Schengen. Pour moi Schengen c’est sérieux, il y a énormément de transporteurs, de frontaliers, qui ont besoin de passer les frontières, et pour moi la liberté c’est important.

CS : Et son idée d’enlever tout pouvoir d’initiative à la Commission pour laisser le Parlement européen légiférer, est-ce une bonne idée ?

SG : C’est le pompon de la démagogie ! Pourquoi la Commission européenne a–t elle le monopole de l’initiative législative ? Parce que la Commission européenne conçue dans les années 50 a été conçu comme l’organe en charge de l’intérêt général. Si vous enlevez ce pouvoir, qu’est-ce qu’il va se passer ? Ce sont les pays ayant les plus fortes délégations qui pourront faire des propositions et qui écrabouillent les plus petits. Il n’y a plus d’arbitre dans le jeu, c’est une illusion. Cela venant d’un ancien Président de la Vème république, un pays dont le système institutionnel n’est quand même pas très réputé pour son amour du Parlement ; il serait très amusant de voir s’il accepterait la même chose pour la France. On est encore une fois dans ce manque de sérieux vis-à-vis de l’Europe.

CS : Et en même temps Nicolas Sarkozy prône une diminution des compétences communautaire, il propose de diminuer de la moitié pour se concentrer sur une dizaine de politiques jugées prioritaires. Il estime qu’on fait trop de directives dans trop de domaines.

SG : là aussi, cela ne veut rien dire, ce n’est pas quantitatif. Bien évidemment, il y a eu des excès de régulation qui d’ailleurs viennent souvent de la couche qu’on rajoute au niveau national en France lorsqu’on transpose les directives, puisque les directives doivent être introduites dans la législation nationale, et la France est la championne d’Europe de l’élévation des contraintes.

Je veux bien admettre qu’il y a des problèmes de régulation, mais faire ça au doigt mouillé, disant qu’on va en enlever la moitié, je trouve ça très dangereux. Peut-être que certains pays voudront supprimer la PAC, est-ce que c’est ça que veut Monsieur Sarkozy ? Jusqu’à présent la France a bénéficié de fonds structurels, il y a peut-être des pays qui financent plus que nous et qui voudraient supprimer les fonds structurels ? Tout ceci à deux jours des élections n’est pas sérieux.

CS : Alors pour vous ça s’adresse à qui ce discours ?

SG : Malheureusement il s’adresse à des électeurs, et j’ai beaucoup de respect pour eux, mais sont désemparés. Justement parce que depuis des décennies, les responsables français donnent de l’Europe une image qui est tout à fait biaisée. L’Union européenne a des défauts mais la France en a beaucoup bénéficié. Si on sortait de ce système nous reviendront à des rapports de forces qui ne sont pas forcément favorable à notre pays. Mais vous voyez bien les boucs émissaires : Schengen ce sont les étrangers, la Commission ce sont les technocrates apatrides. Et avec tout ça on évite de faire le bilan de ceux qui ont été au pouvoir. Quel dommage que Nicolas Sarkozy n’ai pas été au pouvoir en France !

CS : Et quand il dit qu’il manque un leadership ?

SG : là il n’a pas tort, mais je pense qu’il n’a pas raison de dire ça en ce moment pour viser François Hollande. Ce qui est vrai, c’est qu’il n’est pas venu de France depuis plus de 20 ans, ou depuis l’euro, une impulsion vraiment décisive pour faire des propositions en Europe ; que ce soit en matière économique, de défense, affaires étrangères, ou immigration. Donc venir dire ça maintenant, là encore, c’est un peu léger, et c’est très décevant encore une fois de la part d’un ancien Président de la république.

Sylvie Goulard

Conseil en stratégie et résilience – Transitions européennes et globales

Sylvie Goulard – Tous droits réservés