Auteur/autrice : julien

  • Le nez au milieu de la figure

    Le nez au milieu de la figure

    Chronique européenne du large n°12

    18 mai 2009

    Comme politologue, je préfère Georges Brassens à tous ceux qui, ces jours-ci, nous expliquent doctement pourquoi, selon eux, les Français ne s’intéresseraient pas à l’Europe. Dans Auprès de mon arbre, il chantait : « D’avec ma femme / J’ai foutu le camp / Parce que depuis tant d’années / C’était pas une sinécure / De lui voir tout le temps le nez / Au milieu de la figure ». Outrage du temps, l’érosion ordinaire est la plus terrible, surtout quand rien n’est fait pour y remédier. De l’Europe, les Européens voient seulement qu’elle est là, dans le paysage, familière.

    Les Etats ont toujours tenu à ce que les élections européennes se déroulent dans un cadre national. Parler des problèmes de la France oui, mais encore faut-il les mettre en perspective, européenne et mondiale car les députés européens ne décideront pas seuls. Des attentes de plus de 400 millions de partenaires européens, de leurs idées, de leurs rêves, nous ne savons presque rien. Deux sousmarins britannique et français ont plus de chance de se rencontrer dans l’immensité de l’Océan que deux campagnes nationales pour les élections européennes. M. Barroso, président de la Commission sortant, ne daigne pas venir expliquer ce qu’il a l’intention de faire dans les 5 ans à venir s’il était reconduit. Cela vaudrait pourtant la peine car il est soutenu par le Président français et le reste du PPE de Mme Merkel à M. Berlusconi, et même quelques sociaux-démocrates comme Gordon Brown, Zapatero et le portugais Sócrates.Quelle sera la PAC de demain ? Le budget européen de demain ? Y aura-t-il enfin une réponse européenne à la crise ? Peu importe, il est choisi pour sa docilité, pas pour ses convictions, au demeurant changeantes.

    Le peuple est sage : il sent bien le manque d’intérêt des responsables politiques, dans leur grande majorité, pour l’Europe. Lors des débats publics organisés par la société civile, la plupart des hommes politiques sont « empêchés ». C’est-à-dire qu’ils font le choix d’aller ailleurs. Samedi dernier, dans une rencontre de chrétiens, le commissaire Jacques Barrot a même envoyé un message enregistré pour prêcher… « l’Europe de la fraternité » ! C’est beau la technique ! On ignore le peuple ? Le peuple ignore les urnes.

    Certes, comme dirait Brassens, l’Europe laisse à certains « trop de pierres dans les lentilles » mais surtout, l’Europe ne surprend plus. C’est le manque d’air, c’est la peur d’ouvrir les fenêtres sur les jardinets des voisins qui ramène à une routine consternante. Pourtant la crise refait la preuve du besoin d’Europe. Il est fréquent, comme à St Jean d’Angély hier, qu’un ancien partisan du « non » socialiste se livre à un vibrant plaidoyer pour l’Europe. Il serait bien embarrassé, il est vrai, si, dans la tourmente actuelle, il devait s’appuyer sur le plan B qui n’a jamais vu le jour ! Au lendemain du « non » français de 2005, le Chancelier Kohl a dit à un petit groupe un peu ébranlé, auquel j’appartenais : « es ist klein Wasser » (« ce n’est pas grand-chose »). Il reconnaissait, en bon démocrate qu’une étape avait été manquée mais refusait de renoncer à un projet qu’il estimait juste.

    Contrairement à ce que prétendent tant de politiques et de médias qui vont rarement au contact du terrain, les citoyens ne demandent pas que « du concret », au ras des pâquerettes. S’il avait suffi d’aligner les primes agricoles et les fonds structurels pour convaincre les électeurs, ni la France ni l’Irlande n’auraient jamais voté non. Faisons plutôt aux Européens le bonheur d’émotions partagées et de grands défis : en lançant des programmes de rencontres et des échanges culturels ambitieux, des projets généreux envers le tiers-monde, en prenant à bras-le-corps le destin de la planète. Arrêtons de torpiller l’Europe par petitesse. Allons dans les étoiles comme Kennedy a voulu que les Etats-Unis aillent sur la lune. Brassens qui savait parler aux femmes, avait un programme plus attirant que nos ministres et commissaires : « Et pour un baiser la course / j’emmenais mes belles de nuit / faire un tour sur la Grande ourse. »

    Sylvie Goulard

  • Les fantômes de Colbert et de Maginot

    Les fantômes de Colbert et de Maginot

    Chronique européenne du large N° 11

    Lors d’un débat public à Rennes, une question importante m’a de nouveau été posée : « dans la crise, faut-il se protéger » ? Que les personnes les plus vulnérables – chômeurs, jeunes sans-emploi, familles en détresse – demandent une protection, c’est tout à fait compréhensible. La crise qui, fait des dégâts, appelle la solidarité. D’où l’importance de préserver la sécurité sociale. En revanche, il appartient aux politiques de prendre leurs responsabilités en excluant les remèdes qui seraient pires que le mal.

    Le protectionnisme consiste à se protéger de la concurrence étrangère en élevant les droits de douane ou en prenant des mesures d’effet équivalent. Entre pays de l’UE, il est rigoureusement interdit depuis 1957. Vis-à-vis du reste du monde, la marge de manoeuvre est plus grande mais la France et l’UE sont liées par les accords conclus avec certains Etats, dont les plus pauvres ont un besoin vital d’exporter. Nous avons également pris des engagements à l’Organisation mondiale du commerce. Les pays nordiques nous prouvent qu’il est possible de combiner une grande ouverture de l’économie et un filet social de qualité.

    L’Histoire nous a aussi appris que les périodes de repli se sont souvent mal terminées. Au-delà de la légende et de quelques belles initiatives manufacturières, Colbert et Louis XIV ont laissé derrière eux un pays terriblement appauvri. Leur politique économique nationaliste a suscité des rétorsions économiques et encouragé les guerres. La Bretagne en a alors fait les frais : après l’adoption, en 1664 et 1667, de tarifs douaniers fermant le Royaume de France aux importations de draps, Anglais et Hollandais ont cessé d’acheter les toiles du Léon*. Plus près de nous, pendant la crise de 1929, les réflexes protectionnistes ont été funestes.

    Le choix de l’ouverture économique effectué dans le traité de Rome a été très profitable aux économies européennes. Chaque jour, sur le terrain, nous en voyons les effets : les pommes du Poitou sont exportées dans toute l’Europe ; le lait de l’Ouest entre dans la fabrication de fromages italiens (Asiago, Fontina, Montasio) ; une usine de meubles de Charente importe un aggloméré espagnol. Sans parler d’Airbus dont les clients viennent du monde entier. Ainsi, des frontières ouvertes sont indispensables pour préserver l’emploi chez nous. Si nous nous fermions aux produits étrangers, les autres pays se protègeraient des produits français. Ce serait une catastrophe en chaîne.

    Enfin, même si nous ne le voyons plus, l’Union européenne apporte déjà certaines protections : l’euro a mis à l’abri des fluctuations de change une bonne part des échanges intra-européens. Pour beaucoup de PME, c’est l’essentiel de leur champ d’activités. Les règles de sécurité des aliments ou des produits manufacturés importés sont exigeantes, même si le contrôle effectif, dont les Etats membres ont la responsabilité, laisse parfois à désirer.

    Là réside sans doute un réel problème, car contrairement à la légende, il n’y a pas d’administration européenne « tentaculaire ». Nous reviendrons sur la concurrence dans les chroniques ultérieures. A ce stade, retenons une chose : les lignes Maginot n’ont jamais servi à rien. Envisager l’avenir de manière défensive est un aveu de faiblesse. La seule protection durable, c’est une bonne formation pour tous, c’est l’excellence, c’est l’innovation.

    Sylvie Goulard

    * François Lebrun, La puissance et la guerre, Nouvelle histoire de la France moderne Seuil, Points, 1997, chapitre Colbert face aux réalités économiques

  • Rome n’est plus dans Rome, elle est toute … où nous sommes

    Rome n’est plus dans Rome, elle est toute … où nous sommes

    Chronique européenne du large n°10

    16 mai 2009

    Dans le quartier du Trastevere, à Rome, une communauté de laïcs mène, depuis quarante ans, une action spirituelle et caritative de proximité. Née de l’initiative d’un lycéen désireux d’accompagner les pauvres, Sant’ Egidio* a peu à peu acquis une renommée mondiale en pratiquant une « diplomatie » d’un nouveau genre : combat contre la peine de mort et en faveur de la paix, règlement des conflits en Afrique ou en ex-Yougoslavie.

    Pour ceux qui rêvent d’une Europe à la fois plus fraternelle et plus ouverte sur la planète, généreuse et simple, Sant’ Egidio constitue un formidable encouragement. Son fondateur, Andrea Riccardi, sera présent à Paris, aujourd’hui, à la Mutualité lors de la rencontre « Ensemble pour l’Europe »**. Ce mouvement réunit plus de 25 associations catholiques, orthodoxes, protestantes engagées sur le terrain, dans l’action sociale. Après deux premiers rassemblements à Stuttgart en 2004 et 2007, celui de Paris marque leur volonté d’être durablement présentes dans le débat européen. L’après-midi, à titre personnel, je participerai à un échange avec des personnalités politiques sur l’Europe. Après-guerre, les mouvements chrétiens de jeunesse ont permis à des milliers de syndicalistes, d’agriculteurs, d’étudiants ou d’ouvriers de participer à l’aventure européenne. Dans l’Ouest, où ils ont été particulièrement actifs, cette tradition se sent encore.

    A l’occasion des 50 ans du traité de Rome, en 2007, un groupe de réflexion constitué à l’initiative des épiscopats européens (Comece)*** a rappelé qu’au-delà des politiques et des institutions, l’Union européenne repose sur des valeurs. Ce sont notamment la paix et la liberté ; le rapprochement des peuples – et non l’alliance des seuls Etats ; une conception de la puissance qui intègre le sens des responsabilités envers les pays plus pauvres ; le souci de justice sociale.

    Les chrétiens ont un rôle important à jouer pour que l’Europe se consolide et redevienne plus solidaire, plus respectueuse de la nature et des besoins profonds des êtres humains. Toutefois, ils n’ont pas l’exclusivité de ces valeurs et chacun, en Europe, peut utilement contribuer à l’oeuvre commune. Sans l’apport des philosophes des Lumières, sans certains agnostiques comme le Belge Paul-Henri Spaak, l’Europe ne serait pas ce qu’elle est.

    Pour que notre Union devienne plus humaine, plus fraternelle, il est temps que tous les hommes de bonne volonté, chrétiens ou non, croyants ou non, se rencontrent, définissent la société qu’ils veulent bâtir et retroussent leurs manches pour la faire vivre. L’Europe est un arbre appelé à croître et à porter du fruit.

    Sylvie Goulard

    * https://www.santegidio.org/

    ** Programme complet de la rencontre sur le site https://www.together4europe.org/fr/

    ***Une Europe des valeurs. La dimension éthique de l’UE, rapport envoyé aux évêques de la Comece

    (Commission des Episcopats de la Communauté Européenne) https://www.comece.org/

  • Unis dans la diversité

    Unis dans la diversité

    Chronique européenne du large n°8

    L’un des plus grands succès littéraires des dernières années en Italie, les enquêtes policières du Commissaire Montalbano, sont écrites en sicilien. Au sud de l’Allemagne, il n’est pas rare d’entendre des jeunes ingénieurs, dans des usines hightech, parler la langue locale plutôt que l’allemand. Entre cultures traditionnelles et modernité, la plupart de nos partenaires européens ne voient pas de contradiction. Chaque jour, ils passent facilement du local au global. Peut-être est-ce la raison de leur décontraction face à la mondialisation, dont tous les sondages révèlent qu’elle préoccupe infiniment plus les Français que d’autres peuples. Pourquoi ces peurs françaises ? L’Europe peut-elle nous aider à combiner plusieurs appartenances, à valoriser les identités multiples ? Récemment, dans le Finistère, avec des représentants du monde de la culture bretonne, notamment des Ecoles Diwan, des crèches Divskouarn et des groupes musicaux Bodadeg ar sonerion, nous avons longuement discuté de ces sujets. En soutenant les langues régionales, l’UE a plutôt contribué à apaiser les tensions. L’Europe a même poussé la bienveillance jusqu’à reconnaître au gaëlique le statut de langue officielle de l’UE, ce dont les Irlandais ne lui ont guère été reconnaissants.

    En appelant à être « unis dans la diversité », la devise européenne suppose de maintenir un équilibre, toujours instable, entre particularisme et solidarité. A ceux qui doutent que l’objectif soit accessible, je recommande le joli livre de l’historienne Mona Ozouf : Composition française, retour sur une enfance bretonne (Gallimard, 2009). Avec beaucoup de sensibilité, l’auteur raconte sa jeunesse, au croisement de trois influences en apparence inconciliables : la tradition paternelle qu’elle qualifie de « superlativement bretonne », militante ; l’Ecole Républicaine, jacobine, et l’Eglise catholique universelle mais ancrée, en Bretagne, dans la tradition locale. Tout appelant à ouvrir l’esprit des enfants à la culture française et universelle, Mona Ozouf invite les défenseurs de la « République », à comprendre l’attachement envers les « communautés de proximité ». Avec émotion, elle évoque la littérature et les contes bretons, sans renier son amour des lettres françaises. En insistant sur la possible pluralité des attaches, elle prône la fidélité à soi, non le repli sur soi. Subtile, sa démonstration est aussi très humaine.

    Ceux qui, au Nord de l’Italie ou en Flandre, utilisent l’Europe pour attiser des divisions voire, comme au Pays basque, pour légitimer des actions violentes, la détournent de son but. Mais si l’UE aide la France à se réconcilier avec son extraordinaire patrimoine régional, en Bretagne et ailleurs, elle aura, une fois de plus, fait oeuvre utile. Comme Mona Ozouf, apprenons à « admettre que nous puissions nous reconnaître les uns et les autres comme participant d’une humanité commune, non pas bien que mais parce que différents ». Attachement à ses origines et ouverture au monde, respect des cultures locales et curiosité intellectuelle sans frontières, ces principes valent autant pour la France que pour l’Europe.

    Sylvie Goulard

  • Le Cognac et les maîtres du temps

    Le Cognac et les maîtres du temps

    Chronique européenne du large N° 7

    13 mai 2009

    Le Cognac a déjà beaucoup apporté à l’Europe. Jean Monnet devait à la tradition d’ouverture des négociants charentais la conscience de vivre « dans un monde aux dimensions très vastes » e l’ignorance « des réactions de défense ou d’orgueil du nationalisme ».

    En allant à la rencontre de viticulteurs, près de Segonzac, c’est une autre leçon que j’ai retenue. Pour produire un grand Cognac, il faut du savoir-faire et du temps. Avant de vieillir patiemment en fûts de chênes, le vin est distillé deux fois. Entre la plantation de la vigne, la récolte et la vente, de longues années s’écoulent. Les maisons de négoce assumaient traditionnellement les coûts liés au temps. En acceptant de constituer des stocks, elles assuraient aux viticulteurs des débouchés réguliers. En cas de mauvaise récolte, elles puisaient dans leurs réserves, assurant aux clients un approvisionnement sans à-coups. A la recherche de rentabilité accrue, certains groupes qui, ces dernières années, ont racheté des maisons de Cognac, ont décidé de réduire les stocks. Plusieurs viticulteurs se sont trouvés pris de court mais lorsque, certaines années, les caprices de la météo ont réduit la production, les négociants eux-mêmes s’en sont mordu les doigts. Depuis lors, viticulteurs et négociants essaient de prévoir ensemble le volume de la production et le stockage.

    La morale de cette histoire rejoint les leçons de la crise mondiale que nous traversons : c’est moins le marché qui pose problème que la manière dont, depuis peu, les hommes ont cherché le profit avec une avidité excessive. Après tout, depuis des siècles, des viticulteurs produisent des vins et spiritueux sans faire de philanthropie. Pour sortir de la crise, il importe de retrouver le sens de l’équilibre, en privilégiant des modes de production et de commercialisation durables.

    Pour dynamiser le secteur, des initiatives innovantes existent, comme la création d’un Centre international des eaux-de-vie et spiritueux où des jeunes du monde entier viennent se former aux métiers qui tournent autour de la vigne. Où l’on apprend aux salariés charentais ce qu’est une industrie de luxe, où l’on vise l‘excellence et la qualité.

    En Charente comme ailleurs, le marché doit demeurer le socle de nos économies mais, pour parodier la fameuse mise en garde, il gagnerait à être « consommé avec modération », cette modération dont les Grecs de l’Antiquité faisaient la toute première des vertus. Peut-être parce qu’ils étaient aussi vignerons.

    Sylvie Goulard

  • Touche pas à Schuman !

    Touche pas à Schuman !

    Chronique européenne du large N°3

    8 mai 2009

    C’est le printemps. Inexactitudes historiques et approximations fleurissent. Et, comme dirait Cyrano de Bergerac à Roxane « je vais vous les jeter en touffe ». Car plus c’est gros, plus ça passe ! Le 9 mai, jour anniversaire de la déclaration Schuman, il est utile de rétablir quelques vérités européennes malmenées, notamment par le Président de la République dans le discours qu’il a tenu à Nîmes le 5 mai.

    Pour les jeunes générations, rendons avec soin, à chacun, la part d’Histoire qui lui revient. Invoquer les « fondateurs » et ne citer que de Gaulle et Adenauer, voilà qui est étrange. Quand le 9 mai 1950, Robert Schuman, inspiré par Jean Monnet, propose au Chancelier Adenauer de mettre en commun le charbon et l’acier, les gaullistes, ainsi que les communistes, crient à la trahison. Comme ils combattent la Communauté européenne de défense en 1954, précipitant son échec et accélérant le réarmement de l’Allemagne qu’ils prétendaient éviter. Comme ils attaquent le traité de Rome en 1957, avec une rare clairvoyance. Dans les années 60, le général de Gaulle redonne un élan décisif à la coopération bilatérale franco-allemande mais il rudoie les partenaires européens en pratiquant la politique de « la chaise vide ». Sous ses coups, l’Europe ralentit sa marche.

    Schuman attachait beaucoup d’importance à la démocratie ; d’emblée, il avait tenu à ce que la Communauté du Charbon et de l’Acier eût une assemblée parlementaire ; à terme, il souhaitait son élection directe au suffrage universel. En 1978, c’est justement à propos du passage au suffrage universel direct pour les élections européennes que le gaulliste Jacques Chirac, lance son brillant « appel de Cochin » contre « le parti de l’étranger » ! Le renforcement de la démocratie, voilà l’ennemi ! Si le centre et une partie de la gauche modérée n’avaient pas uni leurs forces, des décennies durant, contre cet esprit rétrograde, l’UE ne serait sans doute pas née. Nous aurions moins de démocratie, moins de débat public en Europe.

    A la fin de l’année 2008, la présidence française, a permis aux questions européennes de tenir le devant de la scène. Mais était-ce l’Europe ou… la scène qui intéressait l’acteur principal ? Depuis janvier, l’élan est retombé. Jean-Pierre Jouyet s’en est allé. En dépit de l’imminence du scrutin, les crédits consacrés à l’action du ministère des Affaires Européennes ont été drastiquement réduits. Une fois le show fini, à quoi bon l’Europe ? Sans parler de la dégradation de la relation franco-allemande qui ternit singulièrement le bilan de la présidence française. Peu réactifs dans la crise, les Allemands portent leur part de responsabilité dans l’éloignement mutuel. Mais depuis le projet d’Union de la Méditerranée qui tentait de recréer une zone d’influence française, les blessures sont là. Et en dépit des efforts de Bruno Lemaire, la confiance n’est pas encore revenue. Quelle différence avec l’estime dont jouissait outre-Rhin un Schuman qui connaissait parfaitement la langue et la culture allemande !

    Sur le fond, on joue sur la complexité des questions européennes pour embrouiller les Français. A Nîmes, le Président de la République appelle à un débat sur la fiscalité en Europe. Dommage que les conclusions du Conseil européen qu’il a organisé et présidé le 12 décembre dernier prévoient expressément : « aucune des dispositions du traité de Lisbonne ne modifie en quoique ce soit, pour aucun Etat membre, l’étendue ou la mise en oeuvre des compétences de l’UE dans le domaine fiscal*». Le débat a déjà été tranché : les Irlandais ont obtenu le maintien de l’unanimité dans la perspective d’un nouveau referendum sur le traité de Lisbonne. Ces textes sont disponibles, dans toutes les langues officielles de l’UE, sur la toile mais qui ira vérifier ? Déjà, le « furet » a filé ailleurs. Et prétend le contraire, pour brouiller les pistes.

    Même zig-zag sur les symboles : malgré la photographie officielle du Président, à côté du drapeau européen, malgré l’implantation du Parlement européen à Strasbourg, les autorités françaises n’ont pas signé, fin 2007, la déclaration sur les symboles rédigée par seize Etats. De même, l’Elysée a rejeté la suggestion, venue de la société civile, de lire aux lycéens la déclaration Schuman, et non seulement la lettre de Guy Môquet.

    Sous une révérence de façade aux Pères fondateurs, certains ne vendent qu’un ersatz d’Europe. N’est pas Robert Schuman qui veut.

    Sylvie Goulard


    * Conseil européen, conclusions de la Présidence, 12 décembre 2008, 17271/08.

  • C’est beau la vie !

    C’est beau la vie !

    Chronique européenne du large n°2

    8 mai 2009

    Dans l’escalier de la mairie de Quimper, la semaine dernière, j’ai été frappée par la longue litanie de noms de soldats « morts au champ d’honneur » que le regard accroche en montant les marches. Partout où, à l’improviste, une telle liste me tombe sous les yeux, je suis effarée. Nul n’a plus idée de la douleur et des drames que les guerres faisaient peser sur les familles françaises.

    C’est en pensant à tous ces jeunes sacrifiés qu’aujourd’hui, 8 mai, j’ai envie de parler de vie, de m’adresser aux enfants heureux. Nous sommes des privilégiés. Dans l’histoire, l’Europe n’a jamais connu une telle période de paix. Et, de nos jours encore, bien des peuples tentent de survivre dans des pays en guerre. Notre sérénité, c’est à l’union de l’Europe que nous la devons.

    Comment rappeler aux jeunes générations que l’insouciance est belle quand elle ne devient pas inconscience ? Comment les mobiliser pour défendre l’Europe sans tenir les discours moralisateurs dont ils ont horreur ? Peut-être en racontant l’histoire d’un petit bonbon rouge, à la croûte craquante, au coeur fondant qui est avant tout une belle histoire franco-allemande et de Marché commun. Il était une fois un Allemand nommé Hans Riegel, originaire de Bonn, confiseur de son état, inventeur de la marque HARIBO et de son superbe slogan : « Haribo macht Kinder froh und Erwachsene ebenso », en français « Haribo c’est beau la vie pour les grands et les petits ». Dans les années soixante, Monsieur Riegel, las des brumes rhénanes acheta une usine de bonbons à Marseille. En 1969 – il y a tout juste quarante ans – naissait, sur les bords de la Méditerranée, le fruit de ces amours phocéennes et germaniques : la fraise Tagada.

    La paix se perpétue grâce à des échanges ordinaires, du commerce, des talents entrecroisés, des choses aussi insignifiantes et vulnérables que des friandises. En ce moment, il est de bon ton de s’acharner sur « le marché ». Certains financiers, c’est vrai, ont abusé. Et l’homme ne se nourrit pas que de pain (ni de fraises Tagada). D’autres se moquent de prétendues normes sur la courbure des concombres ou la composition des yaourts. Mais à trop attaquer le marché, nous pourrions finir par saper le socle même de l’Union européenne. Kant, le grand philosophe allemand, avait deviné que la perpétuation de la paix supposait plus de droit. L’histoire ne dit pas si cet homme par ailleurs si sage aimait les sucreries mais le marché régulé de l’Union européenne a fait la preuve de son efficacité au service d’une fin supérieure : nouer des liens, créer des interdépendances, bâtir l’avenir sur une multitude d’intérêts croisés au lieu de s’en tenir à des engagements politiques, toujours fragiles, toujours réversibles.

    Distante l’Europe ? Compliquée ? Allons donc. Elle est au contraire si présente que nous ne la voyons plus. Fraises Tagada, Cassis de Dijon, Parmigiano Reggiano, voilà le marché intérieur. Cette présentation fera sourire certains, je sais. Parler de bonbons pour ne plus se faire la guerre, c’est un peu irénique. Mais rappelez-vous les dessins de Poulbot, en apparence si jolis, ces croquis légers de petits enfants qui jouent gentiment… à « étriper des boches ». Mieux vaut qu’ils mangent des petites douceurs – en sachant ce qu’ils doivent au Marché commun. C’est beau la vie !

    Sylvie Goulard

  • Fifth anniversary fails to assuage concerns

    Fifth anniversary fails to assuage concerns

    Sylvie Goulard, interrogée par le Financial Times sur le 5ème anniversaire de l’arrivée des nouveaux Etats membres, souligne que l’arrivée de ces nouveaux pays a été envisagée sous un angle essentiellement économique, voire comptable, en négligeant un peu trop les aspects humains.


    Fifth anniversary fails to assuage concerns

    Financial Times

    By Stefan Wagstyl
    Published: May 4 2009

    The European Union’s latest effort to get to grips with its eastern frontier comes days after it celebrated the fifth anniversary of its historic enlargement into the former communist bloc.

    The eastward expansion healed cold war divisions and helped the ex-communist states to complete the economic journey from Marx to the market. With 10 countries, including Poland, joining the union in May 2004, and two more, Bulgaria and Romania, following in 2007, the union expanded to 27 states, with its eastern frontier moving from the Baltic to the Black Sea.
    But the festivities have been muted. A conference in Prague, capital of the Czech Republic, which currently holds the EU presidency, a five-kilometre run in Poland, and a Slovakia festival with the motto “five years of reaching for the stars”. But no collective grand-standing by EU leaders.

    Five years on, an event that EU policymakers see as their greatest recent achievement generates mixed feelings among the public. Recognition of the historic significance is tinged by concern about costs, the global financial crisis and planned future enlargements.

    A Eurobarometer opinion poll published this year found that 48 per cent of EU citizens thought enlargement had strengthened the union, but 36 per cent thought the opposite. Enlargement support was strongest in the east and weakest in the west, notably in France, Germany and Austria.

    For enlargement’s promoters, headed by Olli Rehn, the EU enlargement commissioner, there is no question of the policy’s benefits. He said recently: “Overall, EU enlargement has served as an anchor of stability and democracy and a driver of personal freedom and economic dynamism.”

    The macro-economic record is strong. Income per head in the new member states rose between 1999 and 2008 from 40 per cent of the average of the old members to 52 per cent. The European Commission estimates that accession boosted growth in the new member states by 1.75 per cent a year in 2000-08 and added a cumulative total of 0.5 per cent to gross domestic product in the EU15.

    Soaring mutual trade and investment have brought eastern and western Europe closer together. East European farmers, who feared the worst, have generally done well.

    Meanwhile, growing stability in the east has benefited not only east but west Europeans. Suspect nuclear plants have been closed. The Schengen zone has eased travel controls. The enlarged union carries more international clout, particularly on economic issues.

    Critics generally do not challenge the principle of enlargement but argue it should have been implemented with more care, particularly over the interests of ordinary west Europeans. Sylvie Goulard, president of the French branch of the European Movement, the federalist group, says: “In terms of GDP the impact is peanuts. But it’s not peanuts in human terms.”

    The biggest worry is over competition for jobs, both from migrants and from workers in east European factories. A Commission-sponsored report published last week estimated 2.2m east Europeans moved west after 2004, increasing their total number in the EU15 to 3.8m. EU GDP was boosted 0.8 per cent with only “slight” effects on employment and wages in the west.

    However, millions of west European workers are convinced the negative impact is bigger. Their frustrations, muted during economic expansion, have burst into the open in the crisis.

    The crisis is becoming a test of post-enlargement EU solidarity with fears in eastern Europe that rich west European states could discriminate against them, for example through protectionist banking subsidies. Concerns about crime and corruption, particularly in Bulgaria and Romania, have also tainted the atmosphere.

    Meanwhile, the increase from 15 to 27 in the union’s membership has complicated decision-making. The union has yet to enact reforms that should have accompanied enlargement, amid delays in the ratification of the Lisbon reform treaty.

    Enlargement has also made harder the forging of common external policies, especially for Russia, the EU’s largest neighbour. East European states with traditional concerns about Moscow are more inclined to see Russia as a potential danger than west European countries.

    Given that past enlargements cannot be reversed, critics focus on future plans which encompass the western Balkans and Turkey. For the western Balkans, the main concern is that these fragile states should meet EU standards, notably over crime and corruption. For Turkey, the objections are more fundamental with leading EU politicians questioning Ankara’s right to membership.

    For enlargement’s supporters, the lesson of past negotiations is to keep going. The eastward enlargement was delayed many times before it was finally completed.

    Copyright The Financial Times Limited 2009

  • C’est l’Union qu’on assassine

    LE MONDE

    30 avril 2009

    Inconscient ou délibéré, un travail de sape est à l’œuvre sous nos yeux. En dépit de beaux discours affirmant que, dans la crise, l’union est indispensable, la plupart des gouvernements de l’UE galvaudent l’élection du Parlement européen. Non seulement ils ne cherchent guère à mobiliser les électeurs, mais, en coulisse, ils veillent à s’assurer que le huis clos diplomatique l’emportera encore une fois sur la démocratie au grand jour. Aux questions les plus simples des électeurs, aucune réponse claire n’est apportée. La France ne fait pas exception.

    Pourquoi vote-t-on ? Nul ne l’explique. Aucune campagne civique de grande ampleur sur la date du scrutin, ses modalités et les compétences du Parlement n’a été lancée. L’Europe, qui a la chance d’être dotée du seul Parlement supranational élu au suffrage universel direct au monde, ne souffre pas de “déficit démocratique”.

    Un travail législatif concret y est mené, visant, par exemple, à renforcer la protection contre les produits chimiques nocifs ou à limiter la durée du travail. Mais l’ignorance est entretenue par une Commission distante et une classe politique nationale, dont l’horizon, à de rares exceptions, n’est pas européen.

    Alors nos dirigeants font diversion, agitant de nouveau le spectre de l’insécurité ou jouant au petit jeu des excuses mutuelles. Tout est bon pour détourner l’attention des sujets qui sont au cœur des enjeux européens : emploi, environnement, relations avec le reste du monde, développement de la planète.

    Pour qui vote-t-on ? Le choix des candidats, souvent opaque, est rarement objectif. Dans les entreprises, les ateliers, les facultés, chacun est censé se former pour prétendre occuper une fonction. Rien de tel pour aller au Parlement européen, qui reste un moyen idéal de recycler les figures déchues ou de récompenser ses petits amis.

    A quarante jours du vote, l’UMP n’a pas encore daigné faire connaître ses listes aux électeurs. Après Olivier Duhamel, en 2004, le PS a évincé cette année Gilles Savary, l’un de ses meilleurs députés européens. Qu’un député ait été présent, travailleur, qu’il ait acquis l’expérience qui aurait permis à la France d’obtenir une présidence de commission parlementaire, peu importe.

    Sans parler des souverainistes, qui prétendent défendre l’intérêt national mais désertent les lieux où il se joue. Leur acharnement sur des sujets mineurs (comme l’intendance du Parlement) n’a d’égal que leur manque d’implication sur les dossiers lourds. C’est assez pitoyable.

    Pour changer quoi ? C’est sur ce point que les dernières manigances des gouvernements, avec la complicité de responsables du Parlement sortant, sont les plus désastreuses. Les électeurs seront motivés pour aller voter quand leur choix entraînera un changement de cap politique, incarné par de nouveaux responsables.

    DÉNI DE DÉMOCRATIE

    Les gouvernements européens semblaient l’avoir compris, qui, dans le traité de Lisbonne, ont décidé à l’unanimité que le Parlement élirait le président de la Commission. Même si ce texte n’est pas encore ratifié, rien n’aurait empêché d’en appliquer l’esprit, plus démocratique.

    Le mandat de la Commission Barroso expire fin 2009. Laissons les députés élus en juin décider s’il doit être reconduit, en évaluant son projet publiquement, par rapport à celui d’autres candidats. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas à être d’anciens membres du club des chefs d’Etat et de gouvernement !

    Cette condition non écrite – qui nous aurait privés de Jacques Delors – n’a été ajoutée par les intéressés que pour mieux verrouiller la cooptation. Or les deux partis qui dominent l’échiquier européen le PPE (auquel appartient l’UMP) et le PSE (dont fait partie le PS), cherchent à reconduire M. Barroso sans débat, dès le mois de juin. C’est purement et simplement un déni de démocratie.

    La présidence française a entretenu une illusion : celle d’un intérêt et d’un respect nouveaux pour l’Europe. L’intérêt a été de courte durée, tant que les projecteurs étaient tournés vers Paris. Quant au respect des électeurs et des partenaires européens, on le cherche en vain dans ces décisions peu responsables.

    Vis-à-vis des générations qui nous ont légué l’Europe unie, comme vis-à-vis de nos enfants, nous devons considérer l’élection du Parlement européen comme le moment-clé de la vie démocratique européenne et y envoyer des candidats sérieux.

  • Une Europe plus sociale ? Oui, au-delà des incantations

    Une Europe plus sociale ? Oui, au-delà des incantations

    Chronique européenne du large n°19

    25 mai 2009

    Je crois fermement que l’Europe a des responsabilités sociales. Comme je l’ai déjà rappelé dans une chronique précédente*, la Communauté Economique Européenne a été créée, en 1957, pour assurer le bien-être des Européens et le plein emploi. Mais la manière dont le slogan « Europe sociale » a été martelé ces dernières années, au mépris des compétences respectives des Etats et de l’UE et sans toujours mener les combats là où ils doivent être menés, cette manière de faire des promesses creuses, je la récuse. Je la récuse en pensant notamment à ces femmes qui, dans une usine, sur le port de Lorient, travaillent le poisson dans le froid, l’humidité et les mauvaises odeurs. Du matin au soir, elles coupent des poissons, elles éviscèrent, elles lèvent des filets. Pour nous consommateurs, c’est pratique. Pour elles, c’est dur. Si je suis élue, c’est en pensant à elles que je me battrai pour une Europe plus sociale. Mais mon premier devoir c’est d’abord d’être honnête avec elles. L’UE repose sur un partage de compétences entre les Etats et le niveau européen ; en matière sociale, la responsabilité première revient à l’Etat français. Contrairement à ce que disent ses détracteurs, l’UE ne s’occupe pas de tout. C’est heureux. Encore faut-il se souvenir de ce choix quand nous lui reprochons de ne pas faire assez. Dans les domaines où elle possède des prérogatives, l’UE a permis des avancées, par exemple en matière de coordination des régimes de sécurité sociale, de sécurité au travail, d’égalité hommes – femmes ou de lutte contre les discriminations. Si d’autres objectifs n’ont pas été atteints, cela vaut la peine d’expliquer pourquoi. En général, les discours sur l’Europe sociale commencent par accuser les « Anglosaxons » ou les « ultra-Libéraux ». Certes, les Britanniques et les Irlandais se sont souvent opposés, comme les nouveaux Etats membres, à l’adoption de règles sociales plus contraignantes. L’unanimité requiert leur assentiment. Mais ils ont bon dos. Les Etats continentaux, notamment la gauche française ou allemande, ont largement laissé faire. A la fin des années 90, les gouvernements européens ont dit vouloir s’attaquer ensemble au problème du chômage. Ils sont partis du constat que le plein emploi dépendait de notre aptitude à bâtir une « société de la connaissance » où formation, recherche, innovation contribueraient à une croissance plus durable. Les salariés perdraient peut-être plus fréquemment leur boulot mais seraient aidés à en changer rapidement. Le diagnostic était juste. Le monde change, de nouvelles puissances émergent. Pour résister à la concurrence des pays à bas salaires, nous devons être meilleurs. En 2000, le Conseil européen (15 chefs d’Etat et de gouvernement à l’époque) toucha au sublime : la « stratégie de Lisbonne » prétendait faire de l’Europe, la « zone la plus compétitive du monde en 2010 » ! Dieu merci, le ridicule ne tue pas. Car quels moyens se donnaient les gouvernements dirigés par Lionel Jospin, Gerhard Schröder ou Tony Blair ? « La méthode ouverte de coordination » qui revient à ce que chacun fasse… ce qu’il veut. On échange des bonnes pratiques, c’est bel et bon, mais on ne se donne aucun moyen contraignant pour parvenir aux objectifs communs. Quand on pense que des millions de chômeurs, d’exclus et de pauvres étaient concernés, cette désinvolture était une honte ! Pour créer l’euro, on avait su se doter de règles contraignantes, de sanctions. Pour la politique agricole commune (PAC), on avait prévu un budget. Là, tout était renvoyé au bon vouloir et au bon coeur des Etats. D’où des résultats contrastés : si les nordiques ont remarquablement innové en matière de placement des chômeurs (« la flexicurité »), s’ils ont fourni un effort soutenu de recherche et d’éducation, si l’Allemagne a fait des réformes drastiques, plusieurs Etats membres, dont la France, ont largement raté l’objectif. Chômage des jeunes élevé, service de l’emploi peu performant, déficit abyssal des régimes sociaux… le tableau national est sombre. Non, ce n’est pas « la faute à Bruxelles ». L’Europe a été dévoyée**. Et, depuis, rien n’a changé. Les réflexions lancées par le gouvernement français sur une réforme de la « stratégie de Lisbonne », n’ont pas eu de suites***. « L’Europe sociale », la défense des services publics, certains en parlent beaucoup là où c’est facile, en France, devant des publics acquis d’avance et acquis à leurs acquis. En revanche, on ne les lit guère dans les colonnes du Financial Times, on ne les entend guère dans les studios de la BBC ou face à la société civile allemande ou tchèque. Dans ce contexte, que faire ? Rappeler inlassablement les objectifs sociaux du traité de Rome ; user de la crise pour battre en brèche l’idéologie dominante, ce qui signifie faire le tour des capitales pour « vendre » des idées nouvelles et écouter les autres ; ne pas mettre en avant des leurres comme « un salaire minimal pan européen » qui, avec l’hétérogénéité actuelle de l’UE, n’aurait guère de sens ; prôner au contraire un plan de convergence progressive. Et surtout, le 7 juin, voter pour ceux qui, comme le MoDem, refusent la reconduction de José Manuel Barroso à la tête de la Commission : tout le parti populaire européen, UMP incluse, et une partie du parti socialiste européen le soutiennent. M. Barroso n’aime pas la méthode communautaire, la vraie, faite d’engagement mutuel et de contraintes. Il lui préfère des ersatz qui ne sont que du vent. C’était un soutien fervent de George W. Bush.

    Votez démocrate.

    Sylvie Goulard

    * Voir chronique n°5 du 11 mai 2009

    ** Pour un raisonnement complet, voir Le Coq et la Perle, 50 ans d’Europe, Sylvie Goulard, Le Seuil 2007

    ***Rapport de Laurent Cohen-Tanugi, Euromonde 2015 : une stratégie européenne pour la mondialisation, Odile Jacob, 2008