Auteur/autrice : julien

  • Le Monde – Refusons de jouer les intermédiaires

    Le Monde – Refusons de jouer les intermédiaires

    Qui se placera « au-dessus de la mêlée » ? Qui comprendra qu’il faut changer de méthode ? La crise de la zone euro tient à une erreur simple, répétée avec une constance qui confine à l’aveuglement : la monnaie unique a été gérée comme si elle ne l’était pas. L’euro, monnaie commune de 330 millions d’Européens, et de dix-neuf pays, appelle des décisions communes, légitimées selon des procédures démocratiques communes.

    Avec leurs visions cloisonnées, nos dirigeants se trompent d’échelle. Quelques créanciers claquemurés derrière des portes closes ne peuvent imposer des programmes macro-économiques déséquilibrés à des pays entiers. La Grèce ne peut pas non plus décider seule du destin de la monnaie commune.

    En 1992, les gouvernements ont mis en place une Banque centrale indépendante tout en écartant l’idée d’un cadre démocratique commun où seraient effectués, en toute transparence, et à la majorité, les choix économiques et sociaux nécessaires au succès de cette monnaie. A supposer que la BCE soit calquée sur la banque centrale allemande, comme on le dit, le gouvernement fédéral élu et responsable devant un parlement, a tout simplement été « oublié ».

    Les décisions budgétaires comme les réformes du marché du travail ou de la protection sociale, sont restées nationales. Au lieu de converger, les économies de la zone euro ont divergé. L’une des raisons du chômage est là.

    Début 2010, quand la crise grecque a éclaté, une phase d’improvisation intergouvernementale était sans doute inévitable : la zone euro n’avait à sa disposition ni fonds de secours, ni procédures d’urgence. Mais le recours aux budgets nationaux a brouillé les enjeux : il était moins important de trouver des solutions pour l’ensemble de la zone euro que, pour chaque dirigeant national, de satisfaire sa propre clientèle.

    Ces dernières années, les ministres des finances comme les chefs d’Etat et de gouvernement ont pris en catimini des décisions lourdes de conséquences, comme de refuser une réduction de la dette  grecque, sans grand souci de l’arithmétique. Le Parlement européen souhaitait auditionner publiquement la troïka et faire la lumière sur son activité. Mais il a été mis de côté. Au mois de mai, des députés ont tenté en vain d’organiser un débat public sur la Grèce, en présence à la fois d’Alexis Tspiras et des autres protagonistes. Jamais les gouvernements n’ont voulu admettre qu’ils avaient intérêt à convaincre les peuples plutôt que de les contraindre. Malgré les dégâts dans les opinions, le bricolage intergouvernemental a fini par être vu comme une gouvernance « normale », et le referendum unilatéral passe pour un modèle de démocratie. Un seul peuple sur 19 s’exprime et « tout va très bien, Madame la Marquise » ?

    Si le Premier ministre grec vient enfin mercredi 8 juillet devant le Parlement européen, aux côtés de Jean-Claude Juncker, cela peut être un tournant de la crise. Idéalement, Mario Draghi et le Président de l’eurogroupe devraient aussi expliquer leurs positions en public, dans l’enceinte de la démocratie européenne.

    Les dirigeants ont ainsi réussi l’exploit de rendre impopulaire un effort d’assainissement, et de lutte contre la corruption et le clientélisme, qui est dans l’intérêt des Grecs eux-mêmes. La méthode erronée a disqualifié le fond. Finiront-ils par reconnaître qu’ils ont tragiquement monté les Européens les uns contre les autres ?

    Cette dérive a été rendue possible par le caractère autocentré du débat. Vue d’autres continents, l’absurdité de la fragmentation européenne saute aux yeux. Nous avons voulu faire une monnaie unique. En peu de temps, l’euro est devenu une devise solide, présente dans les réserves des grandes banques centrales. Si nous voulons continuer à être crédibles (et à financer une dette qui, pour la France atteint les deux mille milliards), il est important que l’administrateur d’un fonds américain ou chinois soit convaincu que nous sommes unis. Notre crédibilité collective est jugée par d’autres. Ils  seront d’autant moins indulgents qu’ils seront inquiets pour leur argent. S’ils perdaient confiance, les répercussions économiques et sociales seraient redoutables. La question de l’achèvement démocratique de la zone euro se pose aujourd’hui dans des termes nouveaux : ce n’est pas une fantaisie de juristes, c’est une nécessité pour assurer notre prospérité.

    En 1950 aussi, la France était dans une impasse. Robert Schuman a alors choisi de reprendre la main en faisant à l’Allemagne une offre inattendue.  François Hollande peut faire de même, en rompant avec le refus de tous les gouvernements français successifs, depuis Maastricht, de doter la zone euro d’un cadre démocratique. En ouvrant ce débat, le Président donnerait à l’Allemagne un signal de confiance tout en la plaçant devant ses responsabilités. Il rassurerait les pays moins peuplés qui aspirent à un système plus transparent et plus équitable, condition du retour de la prospérité.

    Au lieu de faire l’intermédiaire entre Nord et Sud, le Président  Hollande devrait se placer au-dessus de la mêlée. Chef de l’Etat qui accueille le siège du Parlement européen, il devrait travailler à  promouvoir la démocratie et, dans le même temps, à créer le cadre d’une croissance durable. La méthode des petits compromis intergouvernementaux a échoué. Il faut passer à autre chose. Si la France redevenait la France, le pays qui a donné naissance à l’Europe unie et l’a si souvent fait avancer, l’espoir pourrait revenir.

  • « Negoziati solo a porte chiuse L’Europa ha un problema di democrazia e trasparenza »

    « Negoziati solo a porte chiuse L’Europa ha un problema di democrazia e trasparenza »

    L’eurodeputata Goulard: se si continua così, l’euro sarà un disastro

    una proposta difficile come l’austerità. Dovevamo chiederci come accompagnare i greci a capirne le ragioni, senza mai dar loro l’impressione che le decisioni della Troika cadessero dal cielo».

    E invece?

    «E invece, per esempio, nelI’Europarlamento abbiamo chiesto tante volte che la Troika si sottoponesse a delle audizioni pubbliche, ma abbiamo trovato molta resistenza. E quella Troika non era necessaria, non aveva una base legale».

    Perché?

    «La Commissione europea poteva giocare il ruolo principale con l’assistenza tecnica del Fondo monetario internazionale e della Banca centrale europea. Il collegio è sotto il controllo permanente dell’Euro-parlamento, in un dibattito continuo, aperto e democratico. Cioè in un processo che ha tre fasi: un dibattito pubblico, una decisione, un controllo successivo sulle decisioni prese. E anche un controllo su chi controlla i Paesi sotto programma».

    Tutto questo non è mai av-venuto per la crisi greca?

    «Purtroppo, no. Mai è stato previsto dai Trattati Ue che al Consiglio europeo o all’Euro-gruppo, ai leader dei governi e ai loro ministri finanziari, venisse attribuito tanto potere. Alla fine si tratta solo fra Stati, si mettono i popoli uno contro l’altro, si trascura il rispetto reciproco. In una parola, si perde il principio dell’interesse co-munitario. È una situazione gravissima, e vorrei dire un’al-tra cosa.. ».

    Prego.

    «Non è per questo che abbiamo fatto l’Europa». Dunque l’idea del referendum in Grecia può essere stata una reazione, e un ultimo appello, proprio contro questo stato di cose? «L’idea del referendum in sé non sarebbe da respingere, se Tsipras avesse chiesto la ratificazione di un accordo. Ma il destino dell’euro riguarda tutta la Ue. Se non torneremo al principio dell’interesse comune e a una democrazia « cross-border », trasversale alle frontiere e con tutte le parti coinvolte, il risultato sarà quello che già vediamo: la frammentazione dell’Europa».

  • « Nos gouvernements gèrent la crise au jour le jour »

    « Nos gouvernements gèrent la crise au jour le jour »

    Interview de Sylvie Goulard dans L’Opinion 01.07.2015

    François Hollande n’est pas sur la même position qu’Angela Merkel. Est-ce un problème ?

    Si c’est une répartition tactique des rôles, ce n’est pas forcément une mauvaise chose. En revanche, si la différence de position révèle un moindre souci, du côté français, de l’usage de l’argent public, c’est plus gênant. Pour aider la Grèce, la France est engagée à hauteur de 42 milliards environ, l’Allemagne près de 60. En RFA, le débat est vif. Les Allemands ne sont pas « égoïstes » ; le Bundestag surveille l’emploi d’une ressource rare, l’argent public.

    Quel regard portez-vous sur le rôle de médiateur joué par François Hollande dans la crise grecque ? Est-il selon vous isolé ?

    Je ne peux pas juger puisque toute la négociation se déroule derrière des portes closes. Les citoyens n’ont accès à aucune information. Au fil de la crise, le Conseil européen et les ministres des Finances ont pris une place qui n’est pas prévu par les traités. La démocratie européenne a été mise à l’écart. Le Parlement européen n’est notamment pas impliqué alors qu’il s’agit du seul lieu où l’on pourrait avoir un débat transfrontière, transparent visant à convaincre le peuple grec qu’il n’est pas tombé dans les mains de « technocrates » imposant l’austérité par goût du sadomasochisme. Si l’opinion publique européenne était prise à témoin, les choix seraient collectifs et plus légitimes. Il est dangereux de continuer à monter les peuples les uns contre les autres, alors même que certains contribuables modestes de France ou d’Allemagne sont mis à contribution et certains Grecs fortunés échappent aux impôts.

    Trouvez-vous que la voix de la France est suffisamment entendue dans le débat?

    Je suis frappée qu’on parle de la nécessité d’avoir l’accord du Bundestag mais pas du Parlement français. La constitution de 1958 ne prévoit certes pas que le Président de la République reçoive mandat avant d’aller négocier et rende des comptes. Mais est-ce encore adapté, en 2015, vu l’interdépendance que crée l’euro ? L’Assemblée nationale n’a pas même essayé d’instaurer une pratique innovante, en marge des textes. Elle n’a pas voté les documents envoyés à la Commission sur le budget français. Et ensuite on accuse « l’Europe » de ne pas être démocratique ! Une réforme à deux niveaux s’impose : national, pour que nos négociateurs rendent plus de comptes ; au niveau européen, pour créer l’espace politique indispensable à la gestion conjointe de nos économies et nos systèmes sociaux. Nos gouvernants gèrent la crise au jour le jour mais ils n’ont pas de cap européen.

  • Sylvie Goulard Forum RTS – L’UE lance son opération navale contre les passeurs en Méditerranée

    Sylvie Goulard Forum RTS – L’UE lance son opération navale contre les passeurs en Méditerranée

    Les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont lancé lundi la mission navale de lutte contre le trafic de migrants en Méditerranée, limitée toutefois dans un premier temps à de la surveillance. Interview de Sylvie Goulard, eurodéputée centriste française (Mouvement Démocrate).

  • La Grèce, les migrants et Poussin

    La Grèce, les migrants et Poussin

    À l’égard de l’euro comme à l’égard des flux migratoires, l’Europe se trouve dos au mur, argumente la députée européenne.

    Par Sylvie Goulard, publié dans Le Figaro du 22.06.2015

    Un accord avec les autorités grecques ne suffira pas à mettre fin à la crise de l’euro. La solution relève d’un autre ordre, que les œuvres d’art, mieux que les traités, donnent à comprendre. Ainsi, l’exposition « Poussin et Dieu », qui se tient actuellement au Louvre, s’ouvre sur un dessin saisissant : au Jardin des Oliviers, Jésus, à la veille de sa passion, est saisi par le doute. Le doigt pointé vers le ciel, un ange lui rappelle son devoir. Au premier plan, ses disciples dorment. Cette petite esquisse ne parle pas que du Christ. Elle invite à réfléchir à ce qu’ont dû ressentir les êtres humains qui, sans l’avoir prévu et contre l’évidence de leur temps, sont entrés en résistance ou se sont sacrifiés à l’intérêt commun. Comment faire prévaloir un impératif supérieur sur les réalités d’en bas ? Comment résister au sommeil, à la facilité ?

    En Europe, l’heure est grave. Partager la même monnaie revient à exercer conjointement la souveraineté. Ce ne sont pas quelques règles mal ficelées, que les gouvernements respectent à peine, qui peuvent durablement consolider l’euro. Le bricolage ne crée pas assez de convergence, il n’étaie pas la confiance. Il faut donner à l’Europe unie les moyens d’exister dans la dignité, en honorant les exigences démocratiques que les Européens ont eux-mêmes inventées. Le moment est venu de faire ce qui doit être fait, si amère que soit la coupe. Et peu importe que des conseillers en communication, sondages en main, déconseillent la moindre initiative, à deux ans de l’élection présidentielle. Sauf à discréditer pour toujours la démocratie, les logiques électorales devraient être secondaires.

    En apparence, le calendrier est peu propice. Jamais les partis europhobes et nationalistes n’ont eu un tel succès. Le désarroi de ceux qui les rejoignent doit au contraire être entendu : s’ils rejettent l’Europe actuelle, inefficace et injuste, c’est qu’ils aspirent à autre chose. L’immobilisme n’arrangera rien. Il continuera de nourrir la déception. Appelons les choses par leur nom : depuis plus de cinq ans, ce n’est pas « l’Europe » qui a échoué. Aucun des plans de secours destiné à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal, aucune politique macro-économique n’a jamais été conçue, validée et contrôlée dans la durée, au niveau européen, de manière transparente et authentiquement démocratique. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont pris toutes les décisions importantes, à huis clos, sans rendre collectivement de comptes, sans accepter le moindre débat sur leurs choix, ni la moindre responsabilité pour leurs erreurs : fallait-il faire entrer le FMI dans le jeu ? Jusqu’où le volontarisme politique peut-il aller contre l’arithmétique, quand une dette est insoutenable ?

    Sans aucun doute, le gouvernement grec actuel dépasse les bornes. Mais la manière dont la crise a été gérée, depuis mai 2010, a pavé la voie aux extrêmes. Le succès des programmes de secours dépendait au premier chef de l’appui des populations concernées qu’il fallait convaincre et non seulement contraindre. Plus les mesures imposées étaient rigoureuses (et elles devaient l’être, assurément), plus il fallait préserver la dignité des personnes, plus il fallait accompagner les coupes budgétaires d’une assistance concrète en matière de formation, de fiscalité, d’investissement. En créant une troïka incontrôlée, agissant sans doigté, les gouvernants européens ont violé l’idée d’Europe communautaire, solidaire.

    L’enjeu va bien au-delà de l’économie. Sur la question des migrants, on refait la même erreur. Face à l’Afrique, au Moyen-Orient, les Européens partagent une seule et même frontière extérieure. Nous ne pouvons pas rester indifférents au sort d’êtres humains poussés vers l’Europe par la persécution, la guerre ou le désir légitime d’une vie meilleure, ni laisser les Italiens se débrouiller seuls, en érigeant des guérites à Vintimille. Dans ce contexte, la réforme de l’Union européenne, et notamment des institutions de la zone euro, n’est pas une lubie de fédéralistes attardés. C’est une impérieuse nécessité. Il en va de la préservation du cadre européen qui, depuis des décennies, garantit notre stabilité. Les exhortations de Mario Draghi, les récentes propositions d’Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel ou du gouvernement espagnol vont dans ce sens.

    Prétendre qu’il y a d’autres urgences est une méprise stratégique : la bataille de l’emploi ne sera pas gagnée si de « Grexit » en « Brexit », le chaos s’étend. Ni les entrepreneurs européens, ni les investisseurs étrangers ne garderont confiance dans un projet qui part en pièces. La croissance en souffrira. Mario Draghi l’a redit courageusement au Parlement européen le 15 juin : la zone euro a besoin de réformes radicales, urgentes et « une partie de la pauvreté et de la souffrance sociale en Europe est liée au caractère inachevé de la zone euro ». Les morts en Méditerranée sont aussi les victimes d’une Europe qui peine à exister. Il est temps de se réveiller.

  • L’Europe au frigo

    L’Europe au frigo

    Dix ans se sont écoulés depuis le rejet du traité constitutionnel par référendum en France et aux Pays-Bas. Le texte originel a été écarté mais, pour tenir compte de la volonté exprimée par les 17 pays qui l’avaient approuvé (dont l’Espagne et le Luxembourg par voie référendaire), un nouveau traité a été adopté, à Lisbonne, en 2007. Tout en éliminant certains points litigieux, il reprend en partie le précédent, la pluralité des vues exprimées méritant d’être respectée.

    En France, depuis 2005, la question européenne a été placée au réfrigérateur. Le message populaire a été ignoré. Non seulement le président Chirac désavoué n’a pas démissionné, ni aucun membre de son gouvernement, mais aucune réflexion sérieuse n’a été lancée. Alors que la France aurait pu devenir leader de la bataille pour une autre Europe, elle ne s’y est pas attelée. Le fameux « plan B » n’a jamais vu le jour. François Hollande, premier secrétaire du PS en 2005, partisan du oui, est devenu président de la République sur une ligne européenne ambiguë, en choisissant Laurent Fabius, leader du non, comme ministre des affaires étrangères.

    La dernière décennie a pourtant été marquée par une crise financière sans précédent et par une accélération rapide de la globalisation. Du terrorisme à la dérive militaire de la Russie, les périls se multiplient. L’instabilité et la misère nourrissent des flux migratoires sans précédent. Malgré quelques initiatives majeures dans la zone euro (création d’un fonds de secours mutuel, union bancaire), le sentiment général sur l’Europe ne s’est guère amélioré. Sa légitimité comme son efficacité sont mises en doute.

    Les souverainistes proposent un retour au cadre national. Plus familier, il est perçu comme plus légitime. Parce qu’il néglige l’imbrication des intérêts, il est inefficace face au changement climatique ou au terrorisme sans frontières. En 2015, les lignes Maginot ne servent à rien. Quant à la sortie de l’euro, outre son coût, elle ne ferait que déplacer le problème. L’Allemagne étant, de loin, notre premier partenaire, il faudrait de nouveau gérer des fluctuations franc/mark.

    Le statu quo n’est pas une option non plus. Si, dans quelques domaines (comme la monnaie ou le commerce international ou encore la concurrence), l’Union européenne a été dotée des moyens d’agir, dans les autres, elle est impuissante. En réalité on lui reproche de ne pas faire ce que les États n’ont jamais voulu, ni permis qu’elle fasse. Pour affronter le drame des migrants, le chômage des jeunes ou la concurrence fiscale effrénée entre pays membres, on ne peut pas en rester là. La « coordination » des positions nationales est du vent. Elle devait faire de l’UE « la zone la plus compétitive du monde en 2010 » ! Elle devait assurer la discipline budgétaire et la naissance d’une « politique étrangère et de sécurité commune » ! Quand les gouvernements nationaux restent à la manœuvre, il n’y a pas d’Europe unie, il n’y a souvent pas d’Europe du tout ! Tant que les élections nationales seront vues comme l’échéance suprême, et l’expression d’une souveraineté nationale pure et parfaite, l’Europe restera dans une impasse. La Grèce le démontre : Alexis Tspiras a cru pouvoir ignorer les positions des partenaires pourtant tout aussi légitimement élus que lui. Démocratie contre démocratie, le rapport de force est assuré, l’intérêt commun passe au second plan.

    Il est temps de changer d’échelle. Il est temps de mettre en place une Europe où les Européens prendraient en main, ensemble, leur destin commun. Aujourd’hui, l’Union européenne (comme la zone euro) est une marionnette dont les gouvernements nationaux tirent les fils, derrière des portes closes, sans parvenir à l’incarner ni à la mouvoir.

    Pour agir avec efficacité au niveau européen, l’Europe doit être gouvernée et légitimée au niveau européen. L’euro étant un projet politique, c’est de lui qu’il faut repartir, en dotant la zone euro d’un exécutif élu par l’ensemble des citoyens qui en font partie, placé sous le contrôle étroit d’une chambre de la zone euro, à l’intérieur du Parlement européen. Son mandat serait notamment la croissance, l’emploi, la justice sociale, l’action externe.

    Les États conserveraient de larges compétences mais les prérogatives partagées le seraient vraiment, avec du souffle et de l’ambition. Sortons l’Europe au soleil, elle mérite mieux que le frigo. En ce moment, ce sont les plus vulnérables, chômeurs, migrants, jeunes dont l’avenir est compromis, qui paient le prix des divisions et du manque de courage.

    Sylvie Goulard

  • «La zone euro doit évoluer vers un Etat fédéral de droit»

    «La zone euro doit évoluer vers un Etat fédéral de droit»

    La députée européenne Sylvie Goulard estime que «politiser les règles budgétaires était une erreur».
    Par Jean Quatremer

    Pour Sylvie Goulard, députée européenne (Modem), membre de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, la zone euro doit devenir une fédération, seul moyen d’introduire davantage de démocratie et de souplesse dans son fonctionnement. L’auteure, avec Mario Monti, de De la démocratie en Europe (Flammarion) affirme que son fonctionnement actuel est un «scandale».

    La Commission s’est montrée très indulgente avec une France qui a pourtant beaucoup de mal à respecter le Pacte de stabilité. Y a-t-il eu un traitement de faveur ?

    Le gouvernement français a fait des efforts qui n’avaient pas été faits auparavant, notamment avec la loi Macron. Si c’est un pas dans la bonne direction, c’est quand même un tout petit pas par rapport à ce qu’ont fait d’autres pays de la zone euro. On ne peut nier que le sentiment se répand à Bruxelles que les règles valent plus pour les petits pays que pour les grands. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut sanctionner à tout prix : il n’y a pas de jubilation de la sanction. Mais il est clair que l’on interprète très souplement les règles dès qu’il s’agit de grands pays et que des considérations de géopolitique entrent en jeu : la chancelière allemande n’a manifestement aucune envie d’aller à Minsk

    [négocier le plan de paix entre la Russie et l’Ukraine, ndlr] avec un président français qui aurait été sanctionné…

    La Commission a donc pris une décision politique ?

    En partie. Or c’est une erreur de politiser les règles budgétaires communes. Ce qui peut apparaître comme une souplesse utile à court terme peut, en effet, créer des problèmes à l’avenir. On en a un bon exemple avec l’admission de la Grèce dans la zone euro, en 2001, qui s’est faite sur une base politique. Dans le système actuel, il est nécessaire d’appliquer rigidement les règles.

    Pourquoi ?

    Comme on a préféré ne pas emprunter la voie fédérale afin que chaque Etat conserve la maîtrise de ses politiques économiques et sociales, il a fallu instituer un contrat commun, le Pacte de stabilité, que chacun doit respecter pour que l’euro fonctionne. Si on veut davantage de souplesse, si on veut sortir de ce contrôle mutuel tatillon, il faut passer au fédéralisme et instituer un gouvernement économique qui dispose d’une large marge d’appréciation et mène des politiques au niveau de la zone euro. On ne peut à la fois être contre le fédéralisme et se plaindre que le système repose sur des règles rigides.

    Le fédéralisme serait donc un moyen d’introduire de la souplesse dans la gouvernance de la zone euro ?

    Et de la démocratie. C’est le défi majeur : aujourd’hui, ni la Commission ni l’Eurogroupe – qui réunit les ministres des Finances de la zone euro – ne rendent de compte devant leur Parlement national ou le Parlement européen, et la Cour de justice de l’Union européenne n’a aucun pouvoir de contrôle. On le voit bien avec la Grèce, les négociations sur le programme de réformes se déroulant derrière des portes closes, ou avec la France, qui n’a même pas jugé utile de soumettre son programme de stabilité à son Parlement. Cette atteinte à tous les principes démocratiques est un vrai scandale ! Cette absence de contrôle démocratique, de discussion commune sur ce qu’il faut faire, cette opacité ont pour résultat de dresser les peuples les uns contre les autres. C’est démocratie contre démocratie ; Grecs contre Allemands, Français contre Allemands, alors que l’avenir de la zone euro concerne tout le monde. Elle doit donc évoluer vers un Etat de droit. Il ne s’agit pas d’une lubie fédéraliste, mais simplement de faire le constat que c’est le seul moyen de donner aux citoyens un contrôle sur ce qui se décide à ce niveau. Il s’agit de créer une démocratie européenne : on doit mettre la démocratie au niveau de nos ambitions économiques.

    Ça tombe bien : en juin, les présidents de la Commission, du Parlement européen et du Conseil européen vont justement soumettre aux Etats un projet d’approfondissement de la zone euro…

    Je crains qu’une nouvelle fois la montagne accouche d’une souris, d’un énième rapport qui ne sera pas suivi d’effets. On sait déjà ce qu’il faut faire. Avec la crise, les ministres des Finances et les chefs d’Etat et de gouvernement ont pris une place qui n’était pas prévue à l’origine : or je ne crois pas que des chefs de gouvernement ou des ministres, déjà très occupés dans leur pays, puissent s’occuper de la zone euro. Ça n’est pas un hasard si la France n’est pas gouvernée par un présidium des présidents de régions qui viendraient à Paris une fois de temps en temps. On a besoin d’un pouvoir exécutif indépendant défendant l’intérêt général et responsable devant un Parlement. L’Eurogroupe, lui, deviendrait la chambre des Etats, et il contrôlerait aussi cet exécutif. Il faudrait aussi créer un budget de la zone euro, afin que nous puissions aider les pays en difficulté ou encourager la mobilité et la formation. Le Mécanisme européen de stabilité et sa capacité d’emprunt pourraient alimenter ce budget. Nous avons une monnaie commune, notre souveraineté monétaire est partagée, il faut donc des organes communs pour prendre des décisions communes.

  • «Classes bilangues» : pourquoi il faut connaître l’histoire et la mentalité de nos partenaires

    «Classes bilangues» : pourquoi il faut connaître l’histoire et la mentalité de nos partenaires

    Pour la députée européenne de l’Alde (Alliance des démocrates et libéraux en Europe), l’Education nationale française devrait se rappocher des Länder allemands pour mettre en place un cursus européen novateur.

    L’Éducation nationale prépare-t-elle correctement les élèves à vivre dans un monde marqué par une interdépendance croissante? Comment combiner le meilleur de la tradition éducative française et une plus grande ouverture internationale propice à l’épanouissement des enfants comme au rayonnement de la France? La réforme des collèges devrait être l’occasion d’affronter cette question trop longtemps refoulée.

    Mme Vallaud-Belkacem donne des signaux contradictoires: elle avance l’âge d’apprentissage des langues étrangères mais supprime l’offre simultanée de deux langues vivantes grâce à laquelle le déclin de l’allemand a été enrayé (les classes «bilangue»). Elle met également fin aux «sections européennes».

    Il n’y a certes pas matière à idéaliser la situation actuelle. Loin de créer une discrimination «élitiste», les sections «européennes» sont souvent trop peu différentes des classes «classiques». Comme usager du service public, avec trois enfants passés par des sections européennes d’allemand, je sais qu’à côté de professeurs engagés et compétents, ajoutant à leurs horaires l’organisation méritoire d’échanges et de voyages, le ministère de l’Éducation nationale tolère des enseignants qui maîtrisent mal la langue qu’ils sont censés enseigner, ou l’ont oubliée, faute de se tenir à jour. Quant aux professeurs chargés de la discipline dite «non linguistique» (censés par exemple faire un cours d’histoire en allemand), ils prennent parfois cette dénomination un peu trop à la lettre, étant en définitive incapables d’enseigner dans une langue étrangère. C’est d’ailleurs redoutablement difficile et appellerait une formation approfondie, contrôlée. Faut-il pour autant supprimer ces sections? En 2015, alors que tant de décisions sont désormais prises au niveau européen et que la globalisation s’accélère, c’est une régression. La réforme pourrait au contraire s’attacher à les améliorer.

    Pour une initiative européenne

    La Ministre pourrait prendre une initiative européenne. C’est avec nos partenaires que nous devons mettre sur pied un cursus novateur, authentiquement «européen», tirant profit de la diversité des ressources de l’Union. Après plus d’un demi-siècle d’une construction européenne censée encourager la mobilité, le nombre de professeurs enseignant leur langue maternelle dans une autre État membre reste incroyablement bas. N’est-il pas possible d’organiser des échanges d’enseignants à grande échelle? Le gouvernement met en avant des créations de postes de professeurs d’allemand mais il est notoire que, depuis plusieurs années, tous les postes sont loin d’être pourvus, faute de candidats d’un niveau suffisant. Mettre en contact les jeunes avec des locuteurs de langue maternelle serait infiniment plus efficace. Echaudés, les parents d’élèves et les enseignants peuvent légitimement redouter que l’annonce de l’apprentissage des langues en primaire reste une belle idée sur le papier, faute de s’attaquer au cœur du problème: le manque de professeurs, la baisse du niveau.

    Au lieu de supprimer les classes «bilangue» en France, mieux vaudrait le défendre becs et ongles en Europe car, s’il y a bien une langue qui fera les frais du «tout anglais» (qu’encourage le retour à la distinction entre langue 1 et langue 2), c’est le français. Porter ce projet, à Bruxelles, avec le gouvernement et les Länder allemands, et d’autres partenaires européens, serait plus constructif que la course au moins disant actuelle. La ministre aurait tort de sous-estimer l’émotion que suscite son projet outre-Rhin. Dans le traité de l’Élysée, la France s’est engagée à «prendre des mesures concrètes en vue d’accroître le nombre des élèves (…) apprenant la langue allemande».

    La réforme laisse aussi de côté les nouvelles technologies et les bonnes pratiques de nos partenaires. Pourquoi ne pas créer, au niveau européen, un site d’échanges de jeunes? Pourquoi ne pas diffuser à la télévision, tous les films et toutes les interventions des étrangers en VO sous-titrées?

    Pour une meilleure allocation des ressources

    En parallèle, il faudrait aussi procéder, au niveau national, à une meilleure allocation des ressources publiques. Ainsi les classes «bilangue» méritent d’être maintenues en raison des perspectives professionnelles qu’elles ouvrent. Quand le chômage frappe près d’un jeune sur quatre, il faut avoir les pieds sur terre. Non seulement l’Allemagne (17 % de nos échanges) est le premier partenaire commercial de la France mais, comme le souligne la direction du Trésor du ministère de l’économie sur son site, elle représente «un poids plus de deux fois supérieur à celui des pays qui la suivent dans le classement». Parmi les fournisseurs de la France, la Chine pèse en effet environ 8 %, la Belgique ou l’Italie 7 %, l’Espagne 6 %. Parmi les clients de l’Hexagone, le Royaume-Uni et l’Espagne pèsent 6 % du total environ, la Belgique et l’Italie autour de 7 %. Dans ces statistiques, l’Amérique du Sud apparaît à peine, et encore faut-il compter le poids du Brésil qui n’est pas hispanophone. Si la maîtrise de l’allemand permet de trouver du travail, elle doit être privilégiée. Le chinois et l’italien devraient également être encouragés. A des élèves mal informés qui croient naïvement que l’espagnol est «facile» ou le monde sud-américain proche, il conviendrait de tenir un langage de vérité: la meilleure arme pour leur vie professionnelle est une formation recherchée par les entreprises. Même les Espagnols se mettent massivement à apprendre l’allemand.

    Enfin, l’Éducation nationale doit s’attaquer au gaspillage que représente une gestion laxiste des ressources humaines. Elle ne devrait plus tolérer que des professeurs de langue inefficaces, aussi bien payés que des collègues sérieux, gâchent des générations de jeunes. Au lieu de s’alarmer du recul de l’influence de la France à l’extérieur, il serait temps de reconnaître que le travail interculturel ne s’improvise pas. Il s’apprend, avec des efforts, et suppose, outre la maîtrise des langues, une connaissance fine de l’histoire et de la mentalité des partenaires.

    Sylvie Goulard

  • Parlons allemand !

    Parlons allemand !

    Ein Protest gegen den Deutschkurs in Paris

    Von Sylvie Goulard

    Vielfalt und Reichtum der deutschen Philosophie, Berlins Charme, Deutschlands Wirtschaftsleistung oder politisches Gewicht, die Bewunderung für die deutsche Nationalmannschaft, die zahlreichen Berufschancen für Germanisten: an Begründungen und Anreizen für das Erlernen der deutschen Sprache mangelt es nicht.

    Nun muss sich Deutsch schon seit Jahren gegen die Konkurrenz des Englischen als Einstiegssprache behaupten, jener Weltsprache, die französische Eltern zu Recht als ein Muss betrachten. Als geschickter Schachzug erwies sich daher der Gedanke, bereits im ersten Jahr des Collège, der französischen Spielart der deutschen Gesamtschule, sogenannte classes bilangues einzurichten, in denen Schüler gleichzeitig zwei Fremdsprachen lernen. So musste das Englische nicht dem Deutschen « geopfert » werden, und so gelang es dem Bildungsministerium, dem Rückgang von Goethes Sprache entgegenzuwirken: Achtzig Prozent der Deutschlernenden im ersten Schuljahr des Collège werden zurzeit in solchen Klassen unterrichtet.

    Die eingeleitete Reform des Collège durch die französische Regierung enthält zwei bedenkliche Maßnahmen: erstens würden diese classes bilangues nur noch als Weiterführung des Deutschunterrichts im Primarbereich zugelassen. Da es Deutschunterricht im Primarbereich aber fast ausschließlich im Elsass und in Lothringen gibt, bestünde die Gefahr, dass Deutsch allmählich ins Hintertreffen gerät.

    Geplant ist auch die Abschaffung der sections européennes, des französischen Pendants zu den bilingualen Zügen in Deutschland, die verstärkten Sprachunterricht und Sachunterricht in der Fremdsprache verbinden.

    Als Europaabgeordnete können mich solche Vorhaben nur beunruhigen. Ist der französische Staat etwa dabei, in Zeiten, in denen Weltoffenheit gefördert wird und über Bildung immer wieder gegen Vorurteile gekämpft werden muss, den Rückwärtsgang einzulegen? Auch persönlich berühren mich diese Vorhaben zutiefst. In den siebziger Jahren durfte ich in Marseille an einer öffentlichen Schule Deutsch lernen. Ohne meine hervorragenden und engagierten Lehrer – der Elysée-Vertrag wurde noch ernst genommen – wäre mein Leben um einiges ärmer gewesen. Das emotionale Entdecken und Erleben der deutschen Sprache war für mich um so faszinierender, als es mit der mediterranen Umwelt total kontrastierte. Damals wagte es die Schule noch, Kinder jeglicher sozialen Herkunft nach Kräften zu fördern und zu fordern, um ihnen das Bestmögliche zu erschließen.

    Bei dieser Reform geht es also um Gleichheit. Das Selbstverständnis der Französischen Republik lebt davon, unterschiedliche Talente zusammenzuführen, Kinder und Heranwachsende aus ihrem regionalen oder familiären Determinismus herauszuführen. Nur so werden sie ihren Horizont erweitern und ihre beruflichen Perspektiven verbessern können. Was die sections européennes angeht: sie sind für die Schulen ein offenes Fenster zur Welt. Die Veranstaltungen, die dazugehören, kommen allen Schülern zugute. Dies konnte ich mehrmals selbst erleben, als ich als Europaabgeordnete vor sämtlichen Klassen einer Schuleinrichtung sprach.

    Diese Reform rührt auch an eine strategische Frage. Deutsch ist keine Sprache wie jede andere. Die von Charles de Gaulle und Konrad Adenauer 1963 zementierte deutsch-französische Zusammenarbeit war der Jugend, der gemeinsamen Zukunft zugewandt. In Minsk haben Bundeskanzlerin Merkel und Staatspräsident Hollande sich gemeinsam für Recht und Frieden eingesetzt. In Brüssel sind Frankreich und Deutschland die Eckpfeiler des vereinten Europas. Noch gibt es viele unfertige Baustellen in Europa: den Euro, die Wirtschaft, die Verteidigung, die Asyl-und Migrationspolitik. Um sie zu Ende zu führen, bedarf es einer besseren Verständigung und des gegenseitigen Vertrauens. Sie mögen dieses Land als Modell bemühen oder gar verdammen, doch wie viele führende französische Politiker kennen Deutschland wirklich? Der Mangel an Germanisten ist bereits eklatant. Dieses Defizit sollte man beheben, statt es zu verschlimmern.

    Angesichts des Zulaufs fremdenfeindlicher und euroskeptischer Parteien ist es nicht gerade angebracht, bewährte europäische Bildungsgänge zu kappen. Kinder aus wohlhabenden Familien werden immer die Möglichkeit haben, an privaten Schulen eine international geprägte Ausbildung zu bekommen. Wird es aber einem Kind aus den ärmeren Vierteln von Marseille oder Nantes noch vergönnt sein, an einer öffentlichen Schule die deutsche Sprache zu erlernen und ein selbstsicherer EU-Bürger zu werden?

    Die Autorin ist französische Europaabgeordnete und Mitglied der Fraktion der Allianz der Liberalen und Demokraten in Europa