Auteur/autrice : julien

  • Chronique du Sud-Est n°12 : Au delà du franco-allemand clignotant

    Chronique du Sud-Est n°12 : Au delà du franco-allemand clignotant

    Chronique du Sud-Est n°12 : Au delà du franco-allemand clignotant

    Quand les hommes politiques français invoquent l’Allemagne, on croit voir la Tour Eiffel clignoter : la lumière de quelques « flashs », comme la tribune de Nicolas Sarkozy hier dans Le Point, ou l’appel de M. Montebourg à Siemens, dans l’affaire Alstom, perce une grande obscurité.

    L’Allemagne mérite mieux que la manière dont certains l’utilisent. Je passe sur les amabilités déversées sur l’Allemagne par ses « partisans ». M.Sarkozy a dit en 2007 : « La France n’a pas à rougir de son histoire. Elle n’a pas commis de génocide. Elle n’a pas inventé la solution finale ». Et en 2008 : “Je me sens terrorisé à Berlin, ou encore à Francfort

    [1]”. M. Montebourg a traité Mme Merkel de “Bismarck”. Les Français oublient vite ces délicatesses, les Allemands ont tendance à s’en souvenir.

    Les actes sont encore plus probants. La grande zone économique franco-allemande, stable, que Nicolas Sarkozy appelle de ses vœux, existe déjà. C’est la zone euro, créée et façonnée par la France et l’Allemagne. Il suffit de la faire vivre, dans le respect des règles et des partenaires. En 2003, quand Nicolas Sarkozy était ministre des finances, il a empêché la fusion de Siemens et Alstom qui aurait donné naissance à un géant européen. Arrivé à l’Elysée, il a ignoré la discipline budgétaire. Le résultat de ses politiques a été une dette accrue, une compétitivité dégradée. La « crise » n’explique pas, à elle seule, la dégringolade française. Celle-ci a débuté plus tôt, notamment à cause de la réduction généralisée du temps de travail à 35 heures, puis de l’inertie de Jacques Chirac. Mais quand François Fillon, Premier ministre de Nicolas Sarkozy, a dit en septembre 2007 qu’il était à la tête d’un “Etat en faillite” (sic), on voit bien que le diagnostic était posé avant la crise des subprimes de 2008, même si l’action n’a pas suivi.

    Pendant la crise, des erreurs graves ont été commises, au nom d’un « franco-allemand » obsessionnel, notamment lors de l’accord de Deauville d’octobre 2010. Jean-Claude Trichet, alors Président de la Banque Centrale européenne l’a dénoncé avec force, comme la plupart des responsables européens. Sans le Parlement européen (lors des négociations du paquet législatif « 6 pack »), le Président français aurait obtenu que les règles de contrôle des comportements des Etats soient diluées. Belle conception de la stabilité !

    Dans une Allemagne où la fiabilité et le respect des engagements sont des vertus cardinales, l’image de Nicolas Sarkozy n’est pas tout à fait celle qu’il se donne en France. Il aurait dit lui-même – ce qui est une belle preuve d’humour – « seule, l’Allemagne fait peur, seule, la France fait rire ». Comme Française, je ne ris guère qu’il soit comparé outre-Rhin à Louis de Funès même si cet acteur avait un grand talent.

    L’appel de l’ancien Président est un leurre dangereux car il renforce les Français dans un certain nombre d’illusions.

    Illusion sur la place de la France. Oui, la France et l’Allemagne conservent une responsabilité commune singulière, liée à leur poids et à leur histoire. Un retour de la France en Europe est même attendu, comme l’a rappelé Mario Monti récemment à Paris, mais le leadership au service de la cause commune n’a rien à voir avec un directoire. Illusion sur les noyaux durs et autres retours à l’Europe des 6. Qu’elle coopère à 2, 6 ou 18 ne change rien aux efforts que la France doit accomplir : mieux gérer les finances publiques, réformer l’éducation nationale et la formation continue, baisser les charges sociales et élaguer la puissance publique. La France a aussi un effort à accomplir pour mettre à jour son “logiciel” : la politique industrielle ne peut pas consister dans l’ingérence de l’Etat au jour le jour ; le “patriotisme économique” est, dans le marché unique, une hérésie pouvant donner lieu à des rétorsions contre nos entreprises ; la globalisation ne se combat pas à coups de taxes aux frontières. La compétitivité ne tient pas seulement au niveau de l’euro. Il n’y a pas de « potion magique » et les Allemands ne transigeront pas, à raison.

    Illusion sur la méthode d’avenir. Qu’on soit 2, 6 ou 18, ne change rien non plus aux limites des décisions entre gouvernements, chères à Nicolas Sarkozy. Soit les décisions se prennent à l’unanimité, à huis clos, et tout peut se bloquer, comme le prouvent l’impuissance collective en matière de politique étrangère et de fiscalité. Soit elles relèvent du vote majoritaire, public, comme il est de règle en démocratie, et l’intérêt général peut finir par prévaloir.

    Illusion sur nos intérêts. En Allemagne aussi, la tentation existe de démolir la Commission et d’abandonner l’Europe communautaire, comme le suggère Nicolas Sarkozy. Mais quel intérêt y trouverait la France? Ce serait la loi du plus fort. Et le plus fort, en ce moment ce n’est pas la France. Et pourquoi l’Allemagne qui est sereinement au centre de la zone euro et de l’UE, devrait-elle accepter ce duo replié sur lui-même ?

    La tribune de l’ancien Président de la République livre un message précieux : la France ne gagnerait rien à s’isoler. Mais sur l’Allemagne, le Président ne dit rien de neuf. Et sur le projet européen, il reste dans l’impasse gaulliste : vouloir une Europe forte avec des institutions faibles, dépourvues de moyens d’action. Ce n’est sûrement pas le moyen de lutter à armes égales avec l’Allemagne. [1] Die Welt, 13 Avril 2007 ; FaZ 1er mars 2008

  • Sylvie Goulard Forum RTS – L’UE lance son opération navale contre les passeurs en Méditerranée

    Sylvie Goulard Forum RTS – L’UE lance son opération navale contre les passeurs en Méditerranée

    Les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont lancé lundi la mission navale de lutte contre le trafic de migrants en Méditerranée, limitée toutefois dans un premier temps à de la surveillance. Interview de Sylvie Goulard, eurodéputée centriste française (Mouvement Démocrate).

  • Qu’est-ce qui est patriotique ? Un patriotisme européen

    Qu’est-ce qui est patriotique ? Un patriotisme européen

    Sylvie GOULARD MEP (ALDE Fraktion)

    Seul le prononcé fait foi

    Hamburg, Société patriotique, 23 juin 2015

    C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant la Patriotische Gesellschaft, qui fête son 250ème anniversaire. Je suis d’autant plus touchée que l’invitation m’est parvenue par la Deutsche National Stiftung. Je vis comme une chance, mais aussi comme une grande responsabilité, mon appartenance au Sénat d’une telle institution allemande. Cette responsabilité, je la sens tout particulièrement ce soir, en présence de Dirk Reimers.

    Il est pour le moins hardi de venir défendre à ce pupitre un « patriotisme européen » au moment où, de l’avis général, le projet européen vacille, où l’on craint à la fois un défaut de la Grèce et un départ éventuel de la Grande Bretagne. Je vais pourtant essayer.

    L’intégration européenne souffre de lacunes graves. Il ne s’agit pas de le nier et j’y reviendrai.

    Il ne faut pas non plus sous-estimer la progression de partis tels que le Front National, la Lega Nord ou UKIP, pour ne citer que ceux-là. Mais ce n’est pas une raison pour prendre tout ce qu’ils proclament pour vérité d’évangile.

    A en croire aussi bien le dictionnaire Larousse français que le Duden allemand, le patriotisme est une notion simple, un réflexe assez naturel :

    Patriotisme : Duden, « Liebe zum Vaterland, vaterländische Gesinnung » / « attachement sentimental à sa patrie, se manifestant par la volonté de la défendre, la promouvoir »

    Patrie : « Land aus dem man stammt, zu dessen Volk, Nation man gehört, dem man sich zugehörig fühlt » / le « lieu où l’on est né ou auquel on appartient comme citoyen et pour lequel on a un attachement affectif ».

    L’argumentation des leaders souverainistes, qui jouent sur le ressort patriotique, a toutes les apparences du bon sens : les êtres humains sont attachés à leur patrie, à leur pays ; à côté, l’Europe reste lointaine et artificielle. L’Europe des Nations, de la coopération des gouvernements, est plus raisonnable que la construction d’une Europe unie.

    *

    Je voudrais au contraire démontrer qu’un patriotisme authentique invite à défendre les valeurs et les intérêts nationaux à un niveau transnational (I).

    Agir au niveau transnational suppose non seulement de démanteler les barrières entre Etats mais aussi d’unir les hommes, ce qui n’a pas été fait (II)

    Nous devrions prendre conscience du prix et des contraintes de la diversité, et bâtir une démocratie plus solide, à l’édification de laquelle l’Allemagne fédérale peut particulièrement aider (III).

    *

    Une remarque préliminaire : je ne mets naturellement pas sur le même plan l’attachement légitime à sa patrie, sa langue, sa culture et le nationalisme agressif ou le souverainisme étroit. Toutefois, dans certains courants politiques, le pas entre la défense de soi et le rejet de l’autre est franchi sans scrupule. Et l’Histoire nous a appris à devenir méfiants. Même Stefan Zweig, si Européen, si cultivé, si cosmopolite a sombré un temps, au début de la guerre de 14, dans l’échauffement patriotique collectif ! C’est pourquoi je crois naïf de prôner un patriotisme soi disant « décomplexé » ou de chauffer les esprits avec des slogans nationalistes voire xénophobes, sans se demander quelle sera la prochaine étape.

    *

    1. En 2015, le patriotisme commande d’agir au niveau transnational

    Le mouvement d’ouverture que génère la globalisation, sous pression de la division internationale du travail et de l’apparition de nouvelles technologies rend à relativiser les frontières à l’échelle de la planète : les flux de capitaux, les dérèglements climatiques, les terroristes ignorent les frontières nationales. Certains mouvements criminels ou certains individus désireux d’échapper à l’impôt jouent même du cloisonnement des Etats.

    Même si l’UE n’est pas forcément l’échelle d’action pertinente pour toutes les politiques, elle peut aider à trouver des solutions globales, en constituant l’une des grandes « régions » du monde émergent. Avec 500 millions d’habitants, l’UE constitue un échelon d’influence plus efficace et, pour les entreprises européennes, une échelle utile à leur compétitivité.

    En outre, contrairement à ce que certains, en Europe et en Amérique du Nord, ont pu croire à la fin du 20ème siècle, la dissémination des valeurs occidentales ne va pas de soi. L’idée de voir se répandre sur toute la planète le libéralisme politique et les principes de démocratie qui inspiraient, par exemple, la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, a fait long feu. Le développement sui generis de la Chine rompt le lien capitalisme / démocratie, à l’occidentale. La décolonisation et la fin des régimes laïcs qui lui ont succédé dans des pays tels que l’Egypte, l’Irak ou la Libye par exemple, comme l’émergence d’un islam plus affirmé marquent un arrêt – au moins momentané – du mouvement d’extension des valeurs européennes. Se contenter de la coordination d’Etats souverains, c’est risquer de ne plus être capable d’agir, ni de défendre au plan universel notre conception de l’homme et de la vie en société.

    Nous serions d’autant plus déraisonnables de nous priver du levier de l’action commune que les Européens ont des valeurs partagées, inscrites dans la Convention européenne des Droits de l’Homme, dans la Charte des droits fondamentaux de l’UE et dans les constitutions nationales des Etats européens : liberté de conscience et d’expression, égalités hommes / femmes, refus des discriminations, abolition de la peine de mort, respect de règles démocratiques et de l’Etat de droit, défense d’un modèle social équitable, l’accord est profond et, malgré des divergences partisanes, il porte sur l’essentiel. Sauf anomalie, comme les provocations de Viktor Orban, ces droits sont non seulement proclamés mais relativement bien mis en œuvre. C’est notamment vrai si l’on compare l’UE au reste du monde.

    Alors pourquoi les tenants d’un patriotisme étroit ont-ils à ce point le vent en poupe ?

    D’abord, comme le rappellent les dictionnaires, ils jouent sur l’émotion, l’affectif. Dans un contexte de peurs, de souffrances sociales, ils rassurent, en chantant la douce berceuse nationale. Les pro-Européens au contraire doivent faire appel à la raison. Le premier discours est intuitif et simple, le nôtre complexe et exigeant.

    Les nationalistes jouent aussi sur la myopie ambiante. Tout ce qui est proche se voit bien, tout ce qui est loin est laissé dans le flou. Quand, lors des élections, les politiques et les médias restent centrés sur le local, quand ils font disparaître allègrement la Chine et l’Inde, le péril islamique et l’injustice des inégalités mondiales, il est plus facile aux candidats souverainistes de fanfaronner.

    Il est vrai que nos systèmes politiques exaltent toujours l’indépendance alors même qu’il faudrait insister sur la réalité de l’interdépendance ; selon la Constitution française par exemple, le Président de la République est « le garant de l’indépendance nationale ». Au quotidien, il passe pourtant l’essentiel de son temps à gérer des sanctions contre la Russie, en duo avec Mme Merkel, ou à chercher une solution pour la Grèce avec 18 autres dirigeants + la BCE, la Commission et le FMI. La défense de la compétitivité se joue à 28, dans le marché unique. Même si sa seule ambition était d’abaisser le chômage en France, il lui faudrait travailler avec d’autres. De même, le financement de politiques d’indépendance nationale suppose d’être compétitif dans un jeu ouvert.

    Dans la zone euro, la dépendance est encore plus visible: quand les chefs d’Etat et de gouvernement restent prisonniers des intérêts nationaux, ils sont incapables d’agir dans l‘intérêt commun, ce qui à terme nuit au bien être collectif. Finalement, les conséquences sont négatives pour tous comme la situation de la Grèce nous le démontre.

    Si les hommes politiques et les journalistes faisaient plus systématiquement référence aux données démographiques et économiques relatives, à la part d’augmentation de certains pays émergents dans la croissance mondiale (en prolongeant les courbes à 20 ou 30 ans), au nombre d’exécutions sanguinaires dans certaines parties de la planète, le débat politique serait peut-être plus sérieux. Aucun pays européen, pas même l’Allemagne, ne peut prétendre peser seul dans le monde de demain.

    En d’autres termes, si en 2015, l’Europe unie n’existait pas, ce serait le moment de l’inventer.

    Dans la mondialisation, non seulement sa taille mais surtout son savoir-faire sont des caractéristiques précieuses : elle représente à ce jour la seule tentative de créer un Etat de droit transnational.

    L’UE est inachevée, imparfaite mais dans un monde compétitif et en mutation rapide, elle représente un atout. La volonté de bâtir quelque chose de nouveau devrait être valorisée, quitte à corriger les erreurs qui sont commises.

    L’Europe est notamment précieuse parce qu’elle apprend à se construire avec les autres et non pas contre les autres.

    Le patriotisme traditionnel, qui consiste à resserrer les rangs par la confrontation avec les tiers, exacerbe les différences. Qu’on se rappelle le « Cartago delenda est » de Caton qui entraîna Rome jusqu’à la destruction totale de cette ville. A une moindre échelle, on a vu récemment comment le nouveau gouvernement grec, en se targuant de pratiquer la confrontation a, en réalité, rendu les négociations plus compliquées.

    Les nationalismes européens ont été « trempés » (comme on dit de l’acier) dans les conflits et des rivalités récurrentes. En 1870, l’unité allemande, a pris naissance dans la victoire de la Prusse sur la France. Avec l’amputation territoriale et le paiement de lourdes réparations, la République française est née dans un climat de ressentiment. L’esprit de revanche, la revendication de l’Alsace-Moselle, ont contribué à forger la mystique républicaine et nationale. Le désir de vengeance a été entretenu, d’où la boucherie de 14-18 et l’ignominie, en sens inverse, du traité de Versailles.

    En ayant compris qu’il fallait casser cette spirale et inventer des institutions destinées à amortir les divergences et faciliter le compromis, les Européens ont pris de l’avance sur le reste du monde. Le vieux continent est en réalité le plus moderne à cet égard. Ce n’est pas de l’arrogance de le souligner ; les Européens y sont parvenus non parce qu’ils sont meilleurs mais parce qu’au vingtième siècle, du carnage de la première guerre mondiale au désastre des années 30 à 45, ils ont été pires.

    L’existence de périls extérieurs heurtant de front nos valeurs (tels que l’islamisme radical du Califat) amènera peut-être un jour les Européens à se souder contre des tiers. Mais sauf à se renier complètement, un « patriotisme européen » digne de ce nom ne peut pas consister à reproduire, « en plus grand », les réflexes du patriotisme national que l’Europe unie a justement voulu éradiquer.

    C’est une difficulté supplémentaire non négligeable : un processus pacifique et volontaire a moins de panache. Il n’en demeure pas moins que les coopérations volontaires sont les seules durables.

    Lors de voyages en Chine ou au Japon, ou de discussions avec des interlocuteurs du Moyen-Orient, j’ai toujours été frappée de leur intérêt pour la coexistence pacifique à laquelle nous sommes parvenus en Europe. Devant des investisseurs chinois exprimant des doutes sur la pérennité de la zone euro, je me souviens que l’argument le plus efficace aura été de leur demander s’ils envisageaient facilement de créer une monnaie commune avec les Japonais, en mettant leur banque centrale à Tokyo, en choisissant un gouverneur coréen…

    1. Agir au niveau transnational suppose non seulement de démanteler les barrières mais d’unir les hommes dans un espace politique uni

    Le Lorrain Robert Schuman

    [1] qui avait tant souffert, personnellement, des mouvements de territoires entre l’Allemagne et la France, voulait « dévaluer » les frontières. Le Chancelier Kohl raconte aussi comment, dans sa jeunesse, il a arraché des poteaux marquant les limites entre la France et la RFA. Il faut mesurer ce que la libre circulation des personnes, et l’existence de l’espace Schengen signifient, comme changement de mentalité. Pour mémoire, la bataille de Verdun a coûté la vie à plus de 700.000 hommes, en dix mois, pour un déplacement minimal de la ligne de front. En Palestine, comme dans tant de régions du monde, des hommes souffrent encore pour une terre qu’ils n’arrivent pas à partager et faire fructifier ensemble.

    Un ensemble politique transnational qui, sans renier les nations, relativise les luttes territoriales mais permet l’exercice de certaines compétences de manière partagée, est un acquis précieux. Voilà notre réussite.

    Toutefois, l’abolition des limites entre les Etats rend plus délicate la naissance d’un « Wir Gefühl » (merveilleux mot allemand sans équivalent français, que m’a appris le professeur Winkler). Et là, nous touchons objectivement les limites de ce que nous avons su faire à ce jour.

    Pendant des années, l’UE dû faire de son propre « élargissement » (i.e de l’admission de nouveaux membres), l’un de ses objectifs majeurs. Si la légitimité de l’appartenance des pays d’Europe centrale et orientale à l’Europe ne fait aucun doute, le processus a été mené sans grand souci d’impliquer et rassurer les populations concernées.

    J’insiste sur ce point en Allemagne où la réconciliation avec la Pologne a été soignée et où les bénéfices de l’élargissement sont visibles. Avec la fin du rideau de fer, l’Allemagne a retrouvé une place centrale et des relations économiques et culturelles naturelles. En revanche, l’élargissement n’a pas assez été expliqué aux populations des pays plus éloignées du cœur de l’Europe. Et certains Etats périphériques ont subi des conséquences négatives, en raison de l’arrivée de nouveaux concurrents (l’industrie portugaise par ex). Ce n’est pas un hasard si la crise de la zone euro a frappé plus durement l’Irlande, le Portugal ou la Grèce. Au Royaume-Uni aussi, l’arrivée de travailleurs d’Europe centrale et orientale a nourri un rejet de l’Europe dont nous serions mal avisés de minimiser la force, même si certains problèmes sont présentés de manière déformée.

    L’UE a péché par excès d’orgueil  et manque de discernement : en vingt ans, le nombre de ses Etats membres a plus que doublé, générant une incroyable hétérogénéité dont on se demande parfois si nos dirigeants l’ont perçue ou s’ils se sont laissé emporter sur leur lancée. Pour la cohésion sociale de l’UE, cela n’est pas sans conséquences. Nos dirigeants avaient même prétendu pouvoir intégrer la Turquie sans réfléchir à ce que cela signifiait pour son évolution politique[2].

    La seule zone euro englobe à la fois Chypre et l’Irlande, la Laponie et le Portugal. Peut-être faudrait-il réfléchir sérieusement à ce qui peut donner à cet ensemble le caractère d’une « Communauté de destin » comme le répètent à l’envi les gouvernants dans leurs discours. Suffit-il d’écrire deux règles budgétaires dans un traité pour faire partager à des individus si différents la même monnaie ? Est-il durable de dissocier monnaie et pouvoir souverain ?

    Au cours des deux dernières décennies, l’Union européenne a aussi perdu, aux yeux des Européens une partie de son sens. Une fois la paix et l’unification du continent réalisées, où allons-nous ensemble ?

    Ce sens existe ; il se déduit de l’évolution du monde, comme je viens de le rappeler mais encore faudrait-il le faire apparaître aux yeux du public, le répéter avec constance et conviction, en en tirant toutes les conséquences. Comme écrivait le philosophe Emmanuel Berl, auteur d’une magistrale histoire de l’Europe sans frontières et de nombreux articles, « L’Europe ne vivra qu’à proportion des dévouements qu’elle saura susciter. Elle ne les suscitera que dans la mesure où elle se dévouera à autre chose qu’elle-même ». Pour l’instant, nous sommes au milieu du gué…

    Le caractère auto-centré des Européens est l’un de plus grands périls qui menacent l’Europe et plus largement tous les ensembles humains fondés sur un matérialisme sans transcendance, plus préoccupé de son confort que de partage et de rayonnement. Le Pape a déjà reproché aux Européens leur vision « autoreferenziale ».

    Ensuite, les citoyens européens n’ont pas perdu confiance par hasard : depuis plus de vingt ans, « une politique extérieure et de sécurité commune » (sic) a été annoncée, qui n’a toujours pas vu le jour. L’euro devait être la monnaie de la prospérité ; dans plusieurs Etats membres, le taux de chômage des jeunes dépasse 25 % et les perspectives sont encore sombres après de 7 ans de crise. Les gouvernements font l’autruche sur des problèmes graves qui ne se règleront pas seuls.

    En Méditerranée, l’Europe est en train de perdre son âme. Même l’urgence humanitaire la plus impérieuse, en raison de la noyade de milliers de migrants, n’arrive pas à faire franchir une étape décisive : l’UE n’a toujours pas de garde-côtes, ni de forces d’intervention de police de type FBI. Certains gouvernements, y compris celui de la France qui se targue d’être « la patrie des droits de l’homme », esquivent le partage du fardeau.

    L’existence de graves menaces sur les libertés publiques, en raison des contrôles sur nos vies que permettent les outils digitaux, ne suscitent pas non plus un sursaut. La Commission européenne commence à se pencher sur ces questions, grâce aux efforts du commissaire Öttinger et en utilisant ses pouvoirs en matière de concurrence mais les grandes entreprises américaines comme Google ou Amazon, les plates-formes de vente en ligne bouleversent déjà nos économies et nos sociétés. Non seulement les gouvernements ne créent pas une police fédérale (de type Verfassungsschutz) mais les services secrets préfèrent continuer à s’espionner mutuellement…

    Enfin l’UE hésite entre une subsidiarité nécessaire et une auto-flagellation de sa « bureaucratie » suicidaire. En s’en remettant aux Etats, en en revendiquant pas le besoin de disposer d’une administration fédérale, elle s’est discréditée. Si Eurostat avait pu aller vérifier les comptes grecs, le camouflage des comptes en Grèce aurait duré moins longtemps. Sur le terrain, les agriculteurs dénoncent l’inégalité de traitement d’un pays à l’autre, dans le respect des règles d’emploi de pesticides mais personne ne peut y remédier, chaque administration nationale ayant tendance à « couvrir » ses producteurs. De même, quand faute de contrôle suffisant de la qualité des produits importés par rapport aux normes imposées à nos propres industriels, elle est présentée comme une « passoire », l’UE est impuissante à se faire entendre.

    Enfin les traités évoquent des principes de « citoyenneté », des objectifs de « dignité », ils renvoient à la « soziale marktwirtschaft » mais ces concepts restent abstraits.

    L’éducation reste nationale ou marquée par les traditions locales. Elle n’a jamais été « pensée » comme européenne.

    • Comment améliorer les choses ?

    La tâche est immense. Je ne prétends pas avoir un plan général que je pourrais vous exposer ce soir. Mais il est possible d’identifier des priorités ; j’en retiendrai deux : prendre au sérieux la diversité ; et doter l’UE d’institutions, d’un « software » inspirés par ceux de la RFA.

    L’Europe unie est diversité. Elle rassemble plus de 500 millions de personnes, parlant plus de 20 langues, fiers de littératures, de traditions, de patrimoines qui sont parmi les plus riches de l’histoire de l’humanité. Elle s’efforce de rassembler sans qu’une culture écrase les autres. C’est une ambition gigantesque dont les autorités nationales et européennes ne semblent toujours pas avoir pris la mesure. Ils ne font pas grand-chose pour que ce bel objectif se concrétise avec succès. C’est pourtant le préalable à l’émergence de tout sentiment qui puisse ressembler à un patriotisme européen.

    Elles laissent notamment les souverainistes manipuler l’Histoire sans riposter. Quand Marine Le Pen par exemple honore Jeanne d’Arc, envoyée par Dieu sauver « la France » au Moyen-Age, il faudrait rappeler qu’à cette époque là, la France n’avait rien à voir avec ce qu’elle est aujourd’hui. Les Bourguignons, par exemple, étaient alliés des Anglais.

    Si la France avait en ce moment des dirigeants de la trempe de Richard von Weizsäcker, auteur du fameux discours du 8 mai 1985, peut-être se seraient-ils rendus à la commémoration de la bataille de Waterloo, le 18 juin dernier et ouvert un débat sur l’héritage napoléonien. Quels qu’aient été les immenses mérites de Napoléon administrateur et juriste, c’est aussi un tyran parvenu au pouvoir par la force, ayant bafoué les libertés publiques et un chef de guerre ayant tenté d’asservir l’Europe entière. Les Britanniques et les Prussiens ont mis fin à une aventure douteuse.

    Heureusement des contre-exemples existent attestant d’un travail historique sérieux et ouvert, comme le Mémorial de Caen (où l’histoire du débarquement est exposée en tenant compte de tous les points de vue) ou le manuel d’histoire franco-allemand.

    Nous croyons avoir du mal à construire l’Europe, en réalité nous avons du mal à déconstruire des mythes tenaces, nous laissons se perpétuer des préjugés et des légendes qui nous la dissimulent.

    Le philosophe français Emmanuel Berl, auteur d’une magnifique Histoire de l’Europe, pensée d’un point de vue européen a écrit : « il ne serait pas nécessaire de cacher ni de camoufler la vérité ; il suffirait de la dire. »

    L’éducation joue un rôle primordial. Dans ses Mémoires[3], Jean Monnet rend hommage à la manière dont ses parents, marchands de Cognac de la fin du 19ème siècle, l’ont mis très jeune au contact du vaste monde : « A Cognac, on était de plein pied avec les Anglais (…) Aussi ignorions-nous les réactions de défense ou d’orgueil du nationalisme qui gagnait la vie politique française. Par la suite, dans mes rapports avec les autres peuples, je n’ai jamais eu d’efforts à faire pour vaincre des réflexes que je n’avais pas acquis. » (souligné par nous)

    La culture est capitale. Lors de la remise du prix de la Deutsche National Stiftung le 16 juin dernier à Berlin à Neil Mc Gregor, ancien directeur du British Museum, j’ai été très frappée par la manière dont il a décrit les relations germano-britanniques depuis 1945 : des décennies de glaciation, une grande ignorance du temps long, au-delà de la période nazie. Il est heureux qu’il ait pu organiser sa grande exposition Germany Memories of a nation et être honoré à Berlin, jusqu’à devenir responsable du projet Humboldt.

    Nous devrions multiplier ces initiatives, accroître les efforts pour croiser le regard, atténuer l’auto- satisfaction et encourager l’apprentissage des vertus des partenaires.

    Il est frappant que la moindre entreprise engagée dans une fusion transfrontière, organise pour son personnel des « séminaires de management interculturel » tandis que l’union des Etats et des citoyens d’Europe est abandonnée au petit bonheur. Quand on ne régresse pas, comme avec l’abandon récent des classes bi-langues anglais / allemand en France, hélas.

    Au lieu de faire une indispensable pédagogie européenne, un certain nombre de responsables modérés renforcent la légende. Au pied d’une statue sur les Champs Elysées, on peut lire une phrase du général de Gaulle qui m’a toujours laissée songeuse : « Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde ». Le style du général sonne merveilleusement bien mais là encore, la lecture de La guerre des Gaules de Jules César permet de se souvenir de ce qu’était « la France », à supposer qu’elle ait existé, il y a 2000 ans. Ces mots ont toutefois été repris par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, après les attentats de janvier dernier. Le mythe est préféré à l’Histoire.

    Une pédagogie plus honnête consisterait à expliquer que nos Etats, nos Nations se sont construits progressivement, qu’ils ont interagi et continueront à évoluer. Rien n’indique que cette forme d’organisation soit appelée à durer toujours. D’autres, avant nous, et non des moindres, ont fait l’expérience de la disparition de ce qu’ils croyaient appelé à durer.

    Je recommande aux amateurs d’Antiquité, la lecture d’un poème intitulé De redito suo (Sur son retour), un texte très émouvant d’un certain Rutilius Namatianus, haut fonctionnaire romain qui écrivait à propos de l’Empire romain… en 417 :

    « Toi qui tiens le monde en toute son étendue par tes triomphes civilisateurs, ayant uni tous les peuples, tu les fais vivre sous les mêmes lois (…). Les siècles qu’il te reste à vivre ne sont soumis à aucune limite, tant que subsistera la terre et que le ciel portera des astres. »

    Nous connaissons la suite : toutes les civilisations sont mortelles. Seuls les contemporains ne veulent pas le croire. Et plus on s’enferme dans la certitude de la pérennité, plus on risque de tomber de haut. L’Union européenne aussi évolue et peut se disloquer. Nous ne devons pas l’oublier.

    C’est pourquoi le moment est venu, à côté de l’action culturelle et éducative, de réfléchir au moyen de doter l’Europe unie d’institutions plus solides et, si j’ose dire, d’un « software » qui gagnerait à être inspiré par ceux de l’Allemagne d’après-guerre.

    L’expérience allemande des dernières décennies me paraît extrêmement féconde. Je ne le dis pas ici ce soir, par complaisance, parce que je suis à Hambourg. Je m’intéresse au contraire depuis toujours à l’Allemagne parce qu’elle me semble une sorte de laboratoire passionnant pour le monde post-national à venir.

    Après la seconde guerre mondiale, sous la contrainte de l’Histoire, les responsables de la RFA ont adopté une attitude inédite dans les relations internationales : ils ont pratiqué la retenue (« Selbstbeschränkung »). Ils ont également développé une forme de patriotisme, fondé sur l’allégeance volontaire à des règles qui a pu être qualifié par Dolf Sternberger et Habermas de « Verfassungspatriotismus ».

    La « retenue » diplomatique a conduit le pays, alors même que sa force économique devenait considérable, à ne pas mener une politique de puissance aveugle mais à privilégier un jeu coopératif, multilatéral.

    Ce n’est pas seulement idéaliste et joli. C’est le moyen de mener une politique plus intelligente et plus efficace. Par exemple, elle a incité la République de Bonn à valoriser les outils du « soft power », si cruciaux pour véhiculer des valeurs ou réussir du peace / du state building.

    Au cours des dernières décennies du vingtième siècle, la RFA puis l’Allemagne ont en outre mené un travail sur le passé qu’aucun peuple au monde n’a jamais mené. Cet effort était certes à la mesure des crimes commis mais l’expérience serait féconde pour tous les peuples du monde car le travail sur soi, la capacité à apprendre de l’échec sont infiniment plus enrichissants que l’hagiographie nationale.

    Pour mieux affronter l’avenir, la France devrait regarder avec moins d’indulgence et de complaisance son passé colonial, tout comme la période de Vichy ou encore la Révolution de 1789, notamment la Terreur. Le Royaume-Uni pourrait aussi utilement réfléchir à sa propre Histoire. Dans son rapport à l’Europe, il est manifestement marqué par son passé héroïque de 1940 et le souvenir de l’Empire perdu.

    Le patriotisme constitutionnel paraît présenter deux avantages majeurs par rapport au patriotisme traditionnel.

    Tout d’abord, il facilite l’adhésion des populations d’origine étrangères au « contrat social » commun. Peuvent y adhérer ceux dont la patrie nouvelle n’est justement pas la terre de leurs pères. Là encore, les tenants du patriotisme à l’ancienne semblent oublier que nos nations ont considérablement évolué. Elles comptent aujourd’hui des populations brassées, souvent nées sous d’autres cieux, d’autres confessions.

    Et si vous me permettez cette digression, comme femme, je suis assez heureuse que le patriotisme – au sens étymologique de défense de l’héritage des pères – puisse être revisité. Le dernier roman de Michel Houellebecq Soumission[4] est très intéressant sous cet angle : en imaginant une arrivée au pouvoir des islamistes, en France, alliés aux « identitaires » issus des milieux de la droite traditionnelle, il montre parfaitement que l’attitude des femmes, et envers les femmes, est un élément clé de la bataille de la modernité. J’espère que les « patriotes » exaltant le retour en arrière, sous-estiment la profondeur des évolutions anthropologiques intervenues au cours des cinquante dernières années et que, pour cette raison, ils échoueront dans leur funeste entreprise. Mais Houellebecq a cependant bien fait de nous alerter par son roman aussi génial qu’abominable qui mêle à la grande politique les frustrations sexuelles de certains messieurs.

    Mais revenons au Verfassungspatriotismus et à ses vertus. Ce concept renvoie donc à une démarche volontariste, d’adhésion, là où le patriotisme classique oblige à reprendre à son compte un héritage, sans guère de droit d’inventaire. Il est d’ailleurs amusant de souligner que cette conception rejoint finalement la conception française de la citoyenneté telle qu’elle s’est cristallisée à la Révolution : fin des privilèges de naissance, adhésion individuelle à des valeurs, droit du sol pour la transmission de la nationalité.

    Encore faut-il ouvrir un débat sur son contenu, ce qui n’a pas eu lieu en 2002/ 2005 quand on a entendu adopter un traité constitutionnel pour l’UE. D’où l’importance de revoir le cadre démocratique européen.

    Ceci m’amène à mon dernier point. L’une des caractéristiques les plus impressionnantes de l’Allemagne d’après guerre est l’édification d’une démocratie éprouvée, probablement la plus stable d’Europe. Le degré d’ « accountability » c’est à dire la qualité des contrôles qu’exercent notamment le Parlement (Bundestag) et la Cour constitutionnelle fédérale (le Bundesverfassungsgericht) sur l’exécutif, sont à mon sens, l’objectif à atteindre pour l’Europe unie.

    Naturellement, je ne propose pas de copier terme le modèle allemand ; toute démarche européenne sera la synthèse d’expériences différentes mais au total, et quel que soit finalement le schéma institutionnel retenu, il devra répondre aux standards les plus élevés, c’est-à-dire rassurer le peuple allemand qu’il n’a rien à perdre et les autres peuples qu’ils ont tout à gagner. Pour les Français, peu habitués à une véritable accountability parlementaire, c’est une révolution copernicienne qu’il faut accomplir.

    En 2010 / 2011, quand la crise de la dette souveraine a éclaté et s’est propagée, les gouvernements ne pouvaient qu’improviser : il n’existait aucun outil préexistant, aucun fonds de secours préconstitué, aucune procédure d’urgence prédéfinie. Il a fallu faire appel aux budgets nationaux, sous pression des marchés, alors que le risque de contagion était élevé. Ce sont les chefs d’Etat et de gouvernement qui ont pris l’essentiel des décisions.

    Ce bricolage, en marge des institutions et de l’esprit coopératif de la Communauté, qui a produit ce que Jürgen Habermas appelle un fédéralisme exécutif (Exekutivföderalismus), ne peut pas durer. C’est une régression dont les effets négatifs sont visibles. Le grand philosophe l’a encore rappelé dans un magnifique article paru dans la Süddeutsche Zeitung ce matin où il qualifie la situation actuelle des opinions publiques de « coma post-démocratique »[5].

    Appelons les choses par leur nom : depuis plus de cinq ans, ce n’est pas « l’Europe » qui a échoué. Aucun des plans de secours destiné à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal, aucune politique macro-économique n’a jamais été conçue, validée et contrôlée dans la durée, au niveau européen, de manière transparente et authentiquement démocratique. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont pris toutes les décisions importantes, à huis clos, sans rendre collectivement de comptes, sans accepter le moindre débat sur leurs choix, ni la moindre responsabilité pour leurs erreurs : fallait-il faire entrer le FMI dans le jeu ? Jusqu’où le volontarisme politique peut-il aller, contre l’arithmétique, quand une dette est insoutenable ?

    Sans aucun doute, le gouvernement grec actuel dépasse les bornes. Mais la manière dont la crise a été gérée, depuis mai 2010, a pavé la voie aux extrêmes. Le succès des programmes de secours dépendait au premier chef de l’appui des populations concernées qu’il fallait convaincre et non seulement contraindre. Plus les mesures imposées étaient rigoureuses (et elles devaient l’être, assurément), plus il fallait préserver la dignité des personnes, plus il fallait accompagner les coupes budgétaires d’une assistance concrète en matière de formation, de fiscalité, d’investissement. En créant une « troïka » incontrôlée, agissant sans doigté, les gouvernants européens ont violé l’idée d’Europe communautaire, solidaire.

    Nous ne pouvons notamment pas continuer à prétendre bâtir une Europe unie et en rester au Congrès de Vienne, une alliance d’Etats dont les dirigeants se réunissent à huis clos, sans débats ni contrôles. En reléguant les citoyens au second plan, on les pousse à rejeter l’Europe.

    Le seul avantage du retard pris, toutes ces dernières années, c’est qu’il nous laisse des raisons d’espérer. Le jour où nous nous y mettrons sérieusement, il sera possible de faire mieux et de regagner le cœur des Européens.

    *

    Conclusion : quoiqu’il arrive, je demeure intimement persuadée que nous devrions cesser de survaloriser l’appartenance à un groupe telle qu’elle découle des circonstances de notre naissance, (comme y invite le patriotisme classique) et réfléchir plus activement aux moyens de faire naître un patriotisme européen d’appartenance. Au-delà de nos familles biologiques, nous pouvons rêver de liens choisis ou comme on dit si bien en allemand, de « Wahlverwandschaften ».

    Quelle que soit la gratitude envers nos parents et le légitime attachement à notre pays, à nos langues, à nos cultures comme à nos confessions, nous devrions avoir la modestie de nous souvenir que ces liens nous sont donnés sans que notre mérite n’y entre pour rien.

    Le fait d’être née dans une famille d’immigrés, que le vent aurait pu porter vers d’autres rivages, et aussi la chance d’avoir découvert et aimé l’Allemagne très jeune, m’a toujours vaccinée contre les certitudes nationales définitives.

    L’une des questions clés du débat sur un « patriotisme européen » est finalement de savoir s’il est plus fécond de valoriser ce que chacun est, une fois pour toute, ou ce que chacun choisit de faire de sa vie.

    Et pourquoi s’enfermer dans un cadre étroit ? Pourquoi penser que la participation à une tâche aussi exaltante que faire l’Europe devrait nous priver de nos liens nationaux ?

    Dans un magnifique article où elle écarte l’idée d’une identité nationale figée, sclérosée et plaide pour en reconnaître le caractère mouvant et pour laisser chaque génération la renouveler, l’historienne Mona Ozouf conclut en citant Victor Hugo.

    Je ferai de même  : « Lors même que nous nous unissons à l’Europe dans une sorte de grande nationalité, la France n’en est pas moins notre patrie, comme Athènes était la première patrie d’Eschyle et de Sophocle. Ils étaient athéniens comme nous sommes français et nous sommes européens comme ils étaient grecs ».

    Victor Hugo a ainsi saisi l’importance de la nuance qui, en allemand, sépare l’attachement à son lieu d’origine (Heimat) du patriotisme (Vaterland).

    [1] Pour l’Europe, Nagel 2000 page 25

    [2] Voir Le Grand Turc et la République de Venise, Fayard 2004

    [3] Fayard, page 47

    [4] Flammarion 2015

    [5] Sand im Getriebe, SdZ Feuilleton 23 juin 2015,

  • La Grèce, les migrants et Poussin

    La Grèce, les migrants et Poussin

    À l’égard de l’euro comme à l’égard des flux migratoires, l’Europe se trouve dos au mur, argumente la députée européenne.

    Par Sylvie Goulard, publié dans Le Figaro du 22.06.2015

    Un accord avec les autorités grecques ne suffira pas à mettre fin à la crise de l’euro. La solution relève d’un autre ordre, que les œuvres d’art, mieux que les traités, donnent à comprendre. Ainsi, l’exposition « Poussin et Dieu », qui se tient actuellement au Louvre, s’ouvre sur un dessin saisissant : au Jardin des Oliviers, Jésus, à la veille de sa passion, est saisi par le doute. Le doigt pointé vers le ciel, un ange lui rappelle son devoir. Au premier plan, ses disciples dorment. Cette petite esquisse ne parle pas que du Christ. Elle invite à réfléchir à ce qu’ont dû ressentir les êtres humains qui, sans l’avoir prévu et contre l’évidence de leur temps, sont entrés en résistance ou se sont sacrifiés à l’intérêt commun. Comment faire prévaloir un impératif supérieur sur les réalités d’en bas ? Comment résister au sommeil, à la facilité ?

    En Europe, l’heure est grave. Partager la même monnaie revient à exercer conjointement la souveraineté. Ce ne sont pas quelques règles mal ficelées, que les gouvernements respectent à peine, qui peuvent durablement consolider l’euro. Le bricolage ne crée pas assez de convergence, il n’étaie pas la confiance. Il faut donner à l’Europe unie les moyens d’exister dans la dignité, en honorant les exigences démocratiques que les Européens ont eux-mêmes inventées. Le moment est venu de faire ce qui doit être fait, si amère que soit la coupe. Et peu importe que des conseillers en communication, sondages en main, déconseillent la moindre initiative, à deux ans de l’élection présidentielle. Sauf à discréditer pour toujours la démocratie, les logiques électorales devraient être secondaires.

    En apparence, le calendrier est peu propice. Jamais les partis europhobes et nationalistes n’ont eu un tel succès. Le désarroi de ceux qui les rejoignent doit au contraire être entendu : s’ils rejettent l’Europe actuelle, inefficace et injuste, c’est qu’ils aspirent à autre chose. L’immobilisme n’arrangera rien. Il continuera de nourrir la déception. Appelons les choses par leur nom : depuis plus de cinq ans, ce n’est pas « l’Europe » qui a échoué. Aucun des plans de secours destiné à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal, aucune politique macro-économique n’a jamais été conçue, validée et contrôlée dans la durée, au niveau européen, de manière transparente et authentiquement démocratique. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont pris toutes les décisions importantes, à huis clos, sans rendre collectivement de comptes, sans accepter le moindre débat sur leurs choix, ni la moindre responsabilité pour leurs erreurs : fallait-il faire entrer le FMI dans le jeu ? Jusqu’où le volontarisme politique peut-il aller contre l’arithmétique, quand une dette est insoutenable ?

    Sans aucun doute, le gouvernement grec actuel dépasse les bornes. Mais la manière dont la crise a été gérée, depuis mai 2010, a pavé la voie aux extrêmes. Le succès des programmes de secours dépendait au premier chef de l’appui des populations concernées qu’il fallait convaincre et non seulement contraindre. Plus les mesures imposées étaient rigoureuses (et elles devaient l’être, assurément), plus il fallait préserver la dignité des personnes, plus il fallait accompagner les coupes budgétaires d’une assistance concrète en matière de formation, de fiscalité, d’investissement. En créant une troïka incontrôlée, agissant sans doigté, les gouvernants européens ont violé l’idée d’Europe communautaire, solidaire.

    L’enjeu va bien au-delà de l’économie. Sur la question des migrants, on refait la même erreur. Face à l’Afrique, au Moyen-Orient, les Européens partagent une seule et même frontière extérieure. Nous ne pouvons pas rester indifférents au sort d’êtres humains poussés vers l’Europe par la persécution, la guerre ou le désir légitime d’une vie meilleure, ni laisser les Italiens se débrouiller seuls, en érigeant des guérites à Vintimille. Dans ce contexte, la réforme de l’Union européenne, et notamment des institutions de la zone euro, n’est pas une lubie de fédéralistes attardés. C’est une impérieuse nécessité. Il en va de la préservation du cadre européen qui, depuis des décennies, garantit notre stabilité. Les exhortations de Mario Draghi, les récentes propositions d’Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel ou du gouvernement espagnol vont dans ce sens.

    Prétendre qu’il y a d’autres urgences est une méprise stratégique : la bataille de l’emploi ne sera pas gagnée si de « Grexit » en « Brexit », le chaos s’étend. Ni les entrepreneurs européens, ni les investisseurs étrangers ne garderont confiance dans un projet qui part en pièces. La croissance en souffrira. Mario Draghi l’a redit courageusement au Parlement européen le 15 juin : la zone euro a besoin de réformes radicales, urgentes et « une partie de la pauvreté et de la souffrance sociale en Europe est liée au caractère inachevé de la zone euro ». Les morts en Méditerranée sont aussi les victimes d’une Europe qui peine à exister. Il est temps de se réveiller.

  • L’Europe au frigo

    L’Europe au frigo

    Dix ans se sont écoulés depuis le rejet du traité constitutionnel par référendum en France et aux Pays-Bas. Le texte originel a été écarté mais, pour tenir compte de la volonté exprimée par les 17 pays qui l’avaient approuvé (dont l’Espagne et le Luxembourg par voie référendaire), un nouveau traité a été adopté, à Lisbonne, en 2007. Tout en éliminant certains points litigieux, il reprend en partie le précédent, la pluralité des vues exprimées méritant d’être respectée.

    En France, depuis 2005, la question européenne a été placée au réfrigérateur. Le message populaire a été ignoré. Non seulement le président Chirac désavoué n’a pas démissionné, ni aucun membre de son gouvernement, mais aucune réflexion sérieuse n’a été lancée. Alors que la France aurait pu devenir leader de la bataille pour une autre Europe, elle ne s’y est pas attelée. Le fameux « plan B » n’a jamais vu le jour. François Hollande, premier secrétaire du PS en 2005, partisan du oui, est devenu président de la République sur une ligne européenne ambiguë, en choisissant Laurent Fabius, leader du non, comme ministre des affaires étrangères.

    La dernière décennie a pourtant été marquée par une crise financière sans précédent et par une accélération rapide de la globalisation. Du terrorisme à la dérive militaire de la Russie, les périls se multiplient. L’instabilité et la misère nourrissent des flux migratoires sans précédent. Malgré quelques initiatives majeures dans la zone euro (création d’un fonds de secours mutuel, union bancaire), le sentiment général sur l’Europe ne s’est guère amélioré. Sa légitimité comme son efficacité sont mises en doute.

    Les souverainistes proposent un retour au cadre national. Plus familier, il est perçu comme plus légitime. Parce qu’il néglige l’imbrication des intérêts, il est inefficace face au changement climatique ou au terrorisme sans frontières. En 2015, les lignes Maginot ne servent à rien. Quant à la sortie de l’euro, outre son coût, elle ne ferait que déplacer le problème. L’Allemagne étant, de loin, notre premier partenaire, il faudrait de nouveau gérer des fluctuations franc/mark.

    Le statu quo n’est pas une option non plus. Si, dans quelques domaines (comme la monnaie ou le commerce international ou encore la concurrence), l’Union européenne a été dotée des moyens d’agir, dans les autres, elle est impuissante. En réalité on lui reproche de ne pas faire ce que les États n’ont jamais voulu, ni permis qu’elle fasse. Pour affronter le drame des migrants, le chômage des jeunes ou la concurrence fiscale effrénée entre pays membres, on ne peut pas en rester là. La « coordination » des positions nationales est du vent. Elle devait faire de l’UE « la zone la plus compétitive du monde en 2010 » ! Elle devait assurer la discipline budgétaire et la naissance d’une « politique étrangère et de sécurité commune » ! Quand les gouvernements nationaux restent à la manœuvre, il n’y a pas d’Europe unie, il n’y a souvent pas d’Europe du tout ! Tant que les élections nationales seront vues comme l’échéance suprême, et l’expression d’une souveraineté nationale pure et parfaite, l’Europe restera dans une impasse. La Grèce le démontre : Alexis Tspiras a cru pouvoir ignorer les positions des partenaires pourtant tout aussi légitimement élus que lui. Démocratie contre démocratie, le rapport de force est assuré, l’intérêt commun passe au second plan.

    Il est temps de changer d’échelle. Il est temps de mettre en place une Europe où les Européens prendraient en main, ensemble, leur destin commun. Aujourd’hui, l’Union européenne (comme la zone euro) est une marionnette dont les gouvernements nationaux tirent les fils, derrière des portes closes, sans parvenir à l’incarner ni à la mouvoir.

    Pour agir avec efficacité au niveau européen, l’Europe doit être gouvernée et légitimée au niveau européen. L’euro étant un projet politique, c’est de lui qu’il faut repartir, en dotant la zone euro d’un exécutif élu par l’ensemble des citoyens qui en font partie, placé sous le contrôle étroit d’une chambre de la zone euro, à l’intérieur du Parlement européen. Son mandat serait notamment la croissance, l’emploi, la justice sociale, l’action externe.

    Les États conserveraient de larges compétences mais les prérogatives partagées le seraient vraiment, avec du souffle et de l’ambition. Sortons l’Europe au soleil, elle mérite mieux que le frigo. En ce moment, ce sont les plus vulnérables, chômeurs, migrants, jeunes dont l’avenir est compromis, qui paient le prix des divisions et du manque de courage.

    Sylvie Goulard

  • 15 mai 2014, Le Nouvel Obs, Sylvie Goulard et Mario Monti au procès de l’Euro

    15 mai 2014, Le Nouvel Obs, Sylvie Goulard et Mario Monti au procès de l’Euro

    15 mai 2014, Le Nouvel Obs, “Sylvie Goulard et Mario Monti au procès de l’Euro”

    L’Abolition de la peine de mort est une des valeurs fondamentales de l’Europe. Je crois donc que nous devons laisser l’Euro en vie ! Moi qui ai passé cinq ans au Parlement européen, je sais à quel point on peut améliorer le fonctionnement de l’Euro.

    Procès de l’euro, Sylvie Goulard : “Les problèmes seraient les mêmes avec le franc”

  • «La zone euro doit évoluer vers un Etat fédéral de droit»

    «La zone euro doit évoluer vers un Etat fédéral de droit»

    La députée européenne Sylvie Goulard estime que «politiser les règles budgétaires était une erreur».
    Par Jean Quatremer

    Pour Sylvie Goulard, députée européenne (Modem), membre de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, la zone euro doit devenir une fédération, seul moyen d’introduire davantage de démocratie et de souplesse dans son fonctionnement. L’auteure, avec Mario Monti, de De la démocratie en Europe (Flammarion) affirme que son fonctionnement actuel est un «scandale».

    La Commission s’est montrée très indulgente avec une France qui a pourtant beaucoup de mal à respecter le Pacte de stabilité. Y a-t-il eu un traitement de faveur ?

    Le gouvernement français a fait des efforts qui n’avaient pas été faits auparavant, notamment avec la loi Macron. Si c’est un pas dans la bonne direction, c’est quand même un tout petit pas par rapport à ce qu’ont fait d’autres pays de la zone euro. On ne peut nier que le sentiment se répand à Bruxelles que les règles valent plus pour les petits pays que pour les grands. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut sanctionner à tout prix : il n’y a pas de jubilation de la sanction. Mais il est clair que l’on interprète très souplement les règles dès qu’il s’agit de grands pays et que des considérations de géopolitique entrent en jeu : la chancelière allemande n’a manifestement aucune envie d’aller à Minsk

    [négocier le plan de paix entre la Russie et l’Ukraine, ndlr] avec un président français qui aurait été sanctionné…

    La Commission a donc pris une décision politique ?

    En partie. Or c’est une erreur de politiser les règles budgétaires communes. Ce qui peut apparaître comme une souplesse utile à court terme peut, en effet, créer des problèmes à l’avenir. On en a un bon exemple avec l’admission de la Grèce dans la zone euro, en 2001, qui s’est faite sur une base politique. Dans le système actuel, il est nécessaire d’appliquer rigidement les règles.

    Pourquoi ?

    Comme on a préféré ne pas emprunter la voie fédérale afin que chaque Etat conserve la maîtrise de ses politiques économiques et sociales, il a fallu instituer un contrat commun, le Pacte de stabilité, que chacun doit respecter pour que l’euro fonctionne. Si on veut davantage de souplesse, si on veut sortir de ce contrôle mutuel tatillon, il faut passer au fédéralisme et instituer un gouvernement économique qui dispose d’une large marge d’appréciation et mène des politiques au niveau de la zone euro. On ne peut à la fois être contre le fédéralisme et se plaindre que le système repose sur des règles rigides.

    Le fédéralisme serait donc un moyen d’introduire de la souplesse dans la gouvernance de la zone euro ?

    Et de la démocratie. C’est le défi majeur : aujourd’hui, ni la Commission ni l’Eurogroupe – qui réunit les ministres des Finances de la zone euro – ne rendent de compte devant leur Parlement national ou le Parlement européen, et la Cour de justice de l’Union européenne n’a aucun pouvoir de contrôle. On le voit bien avec la Grèce, les négociations sur le programme de réformes se déroulant derrière des portes closes, ou avec la France, qui n’a même pas jugé utile de soumettre son programme de stabilité à son Parlement. Cette atteinte à tous les principes démocratiques est un vrai scandale ! Cette absence de contrôle démocratique, de discussion commune sur ce qu’il faut faire, cette opacité ont pour résultat de dresser les peuples les uns contre les autres. C’est démocratie contre démocratie ; Grecs contre Allemands, Français contre Allemands, alors que l’avenir de la zone euro concerne tout le monde. Elle doit donc évoluer vers un Etat de droit. Il ne s’agit pas d’une lubie fédéraliste, mais simplement de faire le constat que c’est le seul moyen de donner aux citoyens un contrôle sur ce qui se décide à ce niveau. Il s’agit de créer une démocratie européenne : on doit mettre la démocratie au niveau de nos ambitions économiques.

    Ça tombe bien : en juin, les présidents de la Commission, du Parlement européen et du Conseil européen vont justement soumettre aux Etats un projet d’approfondissement de la zone euro…

    Je crains qu’une nouvelle fois la montagne accouche d’une souris, d’un énième rapport qui ne sera pas suivi d’effets. On sait déjà ce qu’il faut faire. Avec la crise, les ministres des Finances et les chefs d’Etat et de gouvernement ont pris une place qui n’était pas prévue à l’origine : or je ne crois pas que des chefs de gouvernement ou des ministres, déjà très occupés dans leur pays, puissent s’occuper de la zone euro. Ça n’est pas un hasard si la France n’est pas gouvernée par un présidium des présidents de régions qui viendraient à Paris une fois de temps en temps. On a besoin d’un pouvoir exécutif indépendant défendant l’intérêt général et responsable devant un Parlement. L’Eurogroupe, lui, deviendrait la chambre des Etats, et il contrôlerait aussi cet exécutif. Il faudrait aussi créer un budget de la zone euro, afin que nous puissions aider les pays en difficulté ou encourager la mobilité et la formation. Le Mécanisme européen de stabilité et sa capacité d’emprunt pourraient alimenter ce budget. Nous avons une monnaie commune, notre souveraineté monétaire est partagée, il faut donc des organes communs pour prendre des décisions communes.

  • «Classes bilangues» : pourquoi il faut connaître l’histoire et la mentalité de nos partenaires

    «Classes bilangues» : pourquoi il faut connaître l’histoire et la mentalité de nos partenaires

    Pour la députée européenne de l’Alde (Alliance des démocrates et libéraux en Europe), l’Education nationale française devrait se rappocher des Länder allemands pour mettre en place un cursus européen novateur.

    L’Éducation nationale prépare-t-elle correctement les élèves à vivre dans un monde marqué par une interdépendance croissante? Comment combiner le meilleur de la tradition éducative française et une plus grande ouverture internationale propice à l’épanouissement des enfants comme au rayonnement de la France? La réforme des collèges devrait être l’occasion d’affronter cette question trop longtemps refoulée.

    Mme Vallaud-Belkacem donne des signaux contradictoires: elle avance l’âge d’apprentissage des langues étrangères mais supprime l’offre simultanée de deux langues vivantes grâce à laquelle le déclin de l’allemand a été enrayé (les classes «bilangue»). Elle met également fin aux «sections européennes».

    Il n’y a certes pas matière à idéaliser la situation actuelle. Loin de créer une discrimination «élitiste», les sections «européennes» sont souvent trop peu différentes des classes «classiques». Comme usager du service public, avec trois enfants passés par des sections européennes d’allemand, je sais qu’à côté de professeurs engagés et compétents, ajoutant à leurs horaires l’organisation méritoire d’échanges et de voyages, le ministère de l’Éducation nationale tolère des enseignants qui maîtrisent mal la langue qu’ils sont censés enseigner, ou l’ont oubliée, faute de se tenir à jour. Quant aux professeurs chargés de la discipline dite «non linguistique» (censés par exemple faire un cours d’histoire en allemand), ils prennent parfois cette dénomination un peu trop à la lettre, étant en définitive incapables d’enseigner dans une langue étrangère. C’est d’ailleurs redoutablement difficile et appellerait une formation approfondie, contrôlée. Faut-il pour autant supprimer ces sections? En 2015, alors que tant de décisions sont désormais prises au niveau européen et que la globalisation s’accélère, c’est une régression. La réforme pourrait au contraire s’attacher à les améliorer.

    Pour une initiative européenne

    La Ministre pourrait prendre une initiative européenne. C’est avec nos partenaires que nous devons mettre sur pied un cursus novateur, authentiquement «européen», tirant profit de la diversité des ressources de l’Union. Après plus d’un demi-siècle d’une construction européenne censée encourager la mobilité, le nombre de professeurs enseignant leur langue maternelle dans une autre État membre reste incroyablement bas. N’est-il pas possible d’organiser des échanges d’enseignants à grande échelle? Le gouvernement met en avant des créations de postes de professeurs d’allemand mais il est notoire que, depuis plusieurs années, tous les postes sont loin d’être pourvus, faute de candidats d’un niveau suffisant. Mettre en contact les jeunes avec des locuteurs de langue maternelle serait infiniment plus efficace. Echaudés, les parents d’élèves et les enseignants peuvent légitimement redouter que l’annonce de l’apprentissage des langues en primaire reste une belle idée sur le papier, faute de s’attaquer au cœur du problème: le manque de professeurs, la baisse du niveau.

    Au lieu de supprimer les classes «bilangue» en France, mieux vaudrait le défendre becs et ongles en Europe car, s’il y a bien une langue qui fera les frais du «tout anglais» (qu’encourage le retour à la distinction entre langue 1 et langue 2), c’est le français. Porter ce projet, à Bruxelles, avec le gouvernement et les Länder allemands, et d’autres partenaires européens, serait plus constructif que la course au moins disant actuelle. La ministre aurait tort de sous-estimer l’émotion que suscite son projet outre-Rhin. Dans le traité de l’Élysée, la France s’est engagée à «prendre des mesures concrètes en vue d’accroître le nombre des élèves (…) apprenant la langue allemande».

    La réforme laisse aussi de côté les nouvelles technologies et les bonnes pratiques de nos partenaires. Pourquoi ne pas créer, au niveau européen, un site d’échanges de jeunes? Pourquoi ne pas diffuser à la télévision, tous les films et toutes les interventions des étrangers en VO sous-titrées?

    Pour une meilleure allocation des ressources

    En parallèle, il faudrait aussi procéder, au niveau national, à une meilleure allocation des ressources publiques. Ainsi les classes «bilangue» méritent d’être maintenues en raison des perspectives professionnelles qu’elles ouvrent. Quand le chômage frappe près d’un jeune sur quatre, il faut avoir les pieds sur terre. Non seulement l’Allemagne (17 % de nos échanges) est le premier partenaire commercial de la France mais, comme le souligne la direction du Trésor du ministère de l’économie sur son site, elle représente «un poids plus de deux fois supérieur à celui des pays qui la suivent dans le classement». Parmi les fournisseurs de la France, la Chine pèse en effet environ 8 %, la Belgique ou l’Italie 7 %, l’Espagne 6 %. Parmi les clients de l’Hexagone, le Royaume-Uni et l’Espagne pèsent 6 % du total environ, la Belgique et l’Italie autour de 7 %. Dans ces statistiques, l’Amérique du Sud apparaît à peine, et encore faut-il compter le poids du Brésil qui n’est pas hispanophone. Si la maîtrise de l’allemand permet de trouver du travail, elle doit être privilégiée. Le chinois et l’italien devraient également être encouragés. A des élèves mal informés qui croient naïvement que l’espagnol est «facile» ou le monde sud-américain proche, il conviendrait de tenir un langage de vérité: la meilleure arme pour leur vie professionnelle est une formation recherchée par les entreprises. Même les Espagnols se mettent massivement à apprendre l’allemand.

    Enfin, l’Éducation nationale doit s’attaquer au gaspillage que représente une gestion laxiste des ressources humaines. Elle ne devrait plus tolérer que des professeurs de langue inefficaces, aussi bien payés que des collègues sérieux, gâchent des générations de jeunes. Au lieu de s’alarmer du recul de l’influence de la France à l’extérieur, il serait temps de reconnaître que le travail interculturel ne s’improvise pas. Il s’apprend, avec des efforts, et suppose, outre la maîtrise des langues, une connaissance fine de l’histoire et de la mentalité des partenaires.

    Sylvie Goulard

  • Parlons allemand !

    Parlons allemand !

    Ein Protest gegen den Deutschkurs in Paris

    Von Sylvie Goulard

    Vielfalt und Reichtum der deutschen Philosophie, Berlins Charme, Deutschlands Wirtschaftsleistung oder politisches Gewicht, die Bewunderung für die deutsche Nationalmannschaft, die zahlreichen Berufschancen für Germanisten: an Begründungen und Anreizen für das Erlernen der deutschen Sprache mangelt es nicht.

    Nun muss sich Deutsch schon seit Jahren gegen die Konkurrenz des Englischen als Einstiegssprache behaupten, jener Weltsprache, die französische Eltern zu Recht als ein Muss betrachten. Als geschickter Schachzug erwies sich daher der Gedanke, bereits im ersten Jahr des Collège, der französischen Spielart der deutschen Gesamtschule, sogenannte classes bilangues einzurichten, in denen Schüler gleichzeitig zwei Fremdsprachen lernen. So musste das Englische nicht dem Deutschen « geopfert » werden, und so gelang es dem Bildungsministerium, dem Rückgang von Goethes Sprache entgegenzuwirken: Achtzig Prozent der Deutschlernenden im ersten Schuljahr des Collège werden zurzeit in solchen Klassen unterrichtet.

    Die eingeleitete Reform des Collège durch die französische Regierung enthält zwei bedenkliche Maßnahmen: erstens würden diese classes bilangues nur noch als Weiterführung des Deutschunterrichts im Primarbereich zugelassen. Da es Deutschunterricht im Primarbereich aber fast ausschließlich im Elsass und in Lothringen gibt, bestünde die Gefahr, dass Deutsch allmählich ins Hintertreffen gerät.

    Geplant ist auch die Abschaffung der sections européennes, des französischen Pendants zu den bilingualen Zügen in Deutschland, die verstärkten Sprachunterricht und Sachunterricht in der Fremdsprache verbinden.

    Als Europaabgeordnete können mich solche Vorhaben nur beunruhigen. Ist der französische Staat etwa dabei, in Zeiten, in denen Weltoffenheit gefördert wird und über Bildung immer wieder gegen Vorurteile gekämpft werden muss, den Rückwärtsgang einzulegen? Auch persönlich berühren mich diese Vorhaben zutiefst. In den siebziger Jahren durfte ich in Marseille an einer öffentlichen Schule Deutsch lernen. Ohne meine hervorragenden und engagierten Lehrer – der Elysée-Vertrag wurde noch ernst genommen – wäre mein Leben um einiges ärmer gewesen. Das emotionale Entdecken und Erleben der deutschen Sprache war für mich um so faszinierender, als es mit der mediterranen Umwelt total kontrastierte. Damals wagte es die Schule noch, Kinder jeglicher sozialen Herkunft nach Kräften zu fördern und zu fordern, um ihnen das Bestmögliche zu erschließen.

    Bei dieser Reform geht es also um Gleichheit. Das Selbstverständnis der Französischen Republik lebt davon, unterschiedliche Talente zusammenzuführen, Kinder und Heranwachsende aus ihrem regionalen oder familiären Determinismus herauszuführen. Nur so werden sie ihren Horizont erweitern und ihre beruflichen Perspektiven verbessern können. Was die sections européennes angeht: sie sind für die Schulen ein offenes Fenster zur Welt. Die Veranstaltungen, die dazugehören, kommen allen Schülern zugute. Dies konnte ich mehrmals selbst erleben, als ich als Europaabgeordnete vor sämtlichen Klassen einer Schuleinrichtung sprach.

    Diese Reform rührt auch an eine strategische Frage. Deutsch ist keine Sprache wie jede andere. Die von Charles de Gaulle und Konrad Adenauer 1963 zementierte deutsch-französische Zusammenarbeit war der Jugend, der gemeinsamen Zukunft zugewandt. In Minsk haben Bundeskanzlerin Merkel und Staatspräsident Hollande sich gemeinsam für Recht und Frieden eingesetzt. In Brüssel sind Frankreich und Deutschland die Eckpfeiler des vereinten Europas. Noch gibt es viele unfertige Baustellen in Europa: den Euro, die Wirtschaft, die Verteidigung, die Asyl-und Migrationspolitik. Um sie zu Ende zu führen, bedarf es einer besseren Verständigung und des gegenseitigen Vertrauens. Sie mögen dieses Land als Modell bemühen oder gar verdammen, doch wie viele führende französische Politiker kennen Deutschland wirklich? Der Mangel an Germanisten ist bereits eklatant. Dieses Defizit sollte man beheben, statt es zu verschlimmern.

    Angesichts des Zulaufs fremdenfeindlicher und euroskeptischer Parteien ist es nicht gerade angebracht, bewährte europäische Bildungsgänge zu kappen. Kinder aus wohlhabenden Familien werden immer die Möglichkeit haben, an privaten Schulen eine international geprägte Ausbildung zu bekommen. Wird es aber einem Kind aus den ärmeren Vierteln von Marseille oder Nantes noch vergönnt sein, an einer öffentlichen Schule die deutsche Sprache zu erlernen und ein selbstsicherer EU-Bürger zu werden?

    Die Autorin ist französische Europaabgeordnete und Mitglied der Fraktion der Allianz der Liberalen und Demokraten in Europa