Auteur/autrice : julien

  • « Ne laissez pas vos aînés vous piquer l’Europe »

    « Ne laissez pas vos aînés vous piquer l’Europe »

    Le Taurillon, vendredi 19 août 2016

    Deux mois après le vote historique en faveur du Brexit, où en sommes-nous, et où allons-nous ?

    Les promesses du camp du « leave » ont fait long feu. Dès l’annonce des résultats, Nigel Farage, leader du parti eurosceptique UKIP, a par exemple déclaré que le rapatriement de la contribution britannique vers le budget de la santé était « une erreur de campagne », avant de se retirer du premier plan de la scène politique. Boris Johnson a renoncé à briguer le 10 Downing Street et c’est Theresa May, partisane discrète du maintien du Royaume-Uni dans l’UE lors de la campagne, qui a remplacé, par forfait, David Cameron. En nommant Boris Johnson aux Affaires étrangères, elle a fait le pari de le neutraliser : à ce poste il devra modérer ses propos et sera moins incontrôlable que s’il était resté à l’extérieur. Pour l’unité du parti conservateur il lui était nécessaire d’offrir un certain nombre de postes importants à ceux qui ont fait campagne pour le « leave ».

    Ces rebondissements politiques mis à part, il ne s’est pas passé grand-chose. La procédure de l’article 50 n’a pas été enclenchée, ce qui pose un certain nombre de problèmes. D’un côté, il est normal que le nouveau gouvernement définisse sa position, en tranchant notamment entre deux tendances parmi les partisans du Brexit : l’attrait du « grand large » i.e. le pari sur les liens avec le vaste monde, ou le maintien d’une relation étroite avec l’UE, en conservant autant que possible les avantages du marché intérieur. Theresa May prétend ne pas notifier l’intention de son pays de sortir avant la fin de l’année. En face, à ce stade, les 27 autres États membres et les institutions ont pris des positions raisonnables, de défense de la cohérence du marché. Mais cette fermeté va-t-elle durer ? Et l’excès de juridisme pourrait vite devenir intenable. Il ne s’agit pas d’être dur, mais de respecter le choix souverain des Britanniques et de lever les incertitudes préjudiciables à tous les Européens.

    Que révèlent ces événements de l’état actuel de l’Union ?

    On aurait tort d’imputer la responsabilité aux seuls Britanniques. Les Européens auraient pu opposer à David Cameron un projet construit plutôt que de lui faire des concessions dans un accord bancal. On aurait pu tirer avantage de la demande du Royaume-Uni pour avancer, comme l’avait demandé d’abord David Cameron, notamment sur des sujets comme la compétitivité mais aussi la démocratie ou l’avancement du marché. Le référendum britannique a été une magistrale occasion manquée d’entendre les critiques fondées, de rejeter les autres, bref de remettre l’UE sur les rails.

    Nos dirigeants nationaux se sont détournés de l’idéal des fondateurs. Ils utilisent l’Europe comme un bouc émissaire en se plaignant de dysfonctionnements dont ils sont souvent les premiers responsables. L’Europe se meurt, faute de soin, alors qu’elle est un atout dans la mondialisation. L’attitude des jeunes, comme au Royaume-Uni, est cependant porteuse d’espoir. Il ne faudrait pas qu’ils laissent leurs aînés défaire cette Europe dont ils ont tant besoin.

    Après le Brexit, les déclarations de bonne volonté pour relancer l’Europe ont fusé. Pour l’instant, que pensez-vous de la réponse des 27 au « non » britannique ?

    Y-a-t-il eu une réponse ? Pour l’instant aucune conséquence n’a été sérieusement tirée et ils attendent, passifs que le Royaume-Uni entame la procédure de sortie au moment qu’il choisit et après sans doute des tractations opaques. Aujourd’hui le risque est que la désunion des Européens ne permette finalement au Royaume-Uni d’obtenir un accord qui nuise encore plus à la cohérence de l’UE. Il est légitime que les 27 États membres défendent leurs intérêts communs, essentiels qu’ils aillent de l’avant.

    Quelles sont vos propositions pour refonder l’Europe ?

    Retrouver l’esprit qui animait les fondateurs : non pas coaliser des États mais unir des hommes. Cela passe par l’intensification des échanges humains, une autre approche de la citoyenneté mais aussi un virage dans les politiques : par exemple, la lutte contre les inégalités est primordiale pour renouer les liens effilochés de nos sociétés, en combinant mesures nationales et valeur ajoutée européenne. Vis-à-vis de l’extérieur, faire front commun permettrait d’affronter plus sereinement les grands défis que sont le réchauffement climatique, la lutte contre le terrorisme ou la régulation de l’économie globalisée, défis qui ignorent les frontières nationales.

    Comment instiller un « zeste » d’intérêt général européen au sein de la classe politique ?

    Ce n’est même pas une question d’intérêt général européen, c’est une question d’intérêt européen et national, de lucidité, de compréhension des enjeux du monde, en 2016. Les polémiques scandaleuses qui ont suivi l’attentat du 14 juillet montrent bien que le sens de l’intérêt supérieur de la nation, face à des terroristes qui ne cherchent qu’à diviser les Français, est lui aussi bien absent. La question du renouvellement d’une classe politique dépassée se pose.

    L’avenir de l’Europe est-il celui d’une construction à plusieurs vitesses et niveaux d’intégration ?

    Oui, c’est la seule solution. Le Brexit montre toutefois les limites des concessions au profit d’un seul ou d’une Union qui se ferait trop à la carte. Au lieu de conforter la position de chacun dans l’Union, les différences peuvent aussi nourrir des frustrations, donner un sentiment de discrimination que les antieuropéens exploitent sans vergogne. Ainsi la dérogation sur l’euro a été présentée au Royaume-Uni comme une discrimination ! L’équilibre est délicat à trouver.

    Que répondre aux accusations de « mauvais patriote » lorsque l’on défend une Europe plus fédérale ?

    Mieux vaut une souveraineté réelle, en prise avec le monde où l’on vit, partagée avec d’autres Européens qu’une souveraineté nationale proclamée mais largement factice. Le chantage au patriotisme est une vieille ficelle : dans le livre Goodbye Europe, j’ai repris une citation cynique de Göring : « Il est toujours très simple d’entraîner le peuple, qu’il s’agisse d’une démocratie, ou d’une dictature fasciste, d’un régime parlementaire ou d’une dictature communiste.

    […] Le peuple peut toujours être amené à exécuter les ordres des chefs. C’est facile. Il suffit de lui dire qu’on l’attaque et de dénoncer les pacifistes en déclarant qu’ils manquent de patriotisme et qu’ils mettent leur pays en danger. L’effet est le même dans tous les pays [1]. »

    Du reste, Schuman disait bien que « Nos États européens sont une réalité historique ; il serait psychologiquement impossible de les faire disparaître. Leur diversité est même très heureuse et nous ne voulons ni les niveler ni les égaliser » ; et ajoutait « le supranational reposera sur des assises nationales » [2].

    Pourquoi avoir appelé votre livre « Goodbye Europe » ?

    Pour faire réfléchir sur un point : est-ce le Royaume-Uni qui quitte l’UE ou d’autres, les pays fondateurs, les autres Etats membres, les peuples et notamment les Français l’ont-ils eux aussi abandonnée, tout en prétendant le contraire ? Les Britanniques nous ont tendu un miroir : s’ils se détournent c’est aussi à cause d’insuffisances avérées de l’UE et de l’incapacité des dirigeants du continent, notamment de la zone euro à assumer un projet construit et stratégique.

    Merci beaucoup pour cet entretien et pour votre action remarquable en faveur de la construction européenne. Quel message voudriez-vous transmettre à la jeunesse qui s’engage pour « une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens » ? Sommes-nous de doux rêveurs ?

    Avant la Seconde Guerre mondiale, des soi-disant réalistes ont défendu une approche nationale, l’humiliation de l’Allemagne. On sait comment cela s’est terminé. Les rêveurs sont ceux qui croient qu’ils pourraient chauffer des sentiments nationaux sans que ne reviennent les périls nationalistes.

    À ceux qui se demandent si la construction européenne a un sens, répondez-leur simplement, comme dans une publicité célèbre : what else ? Quiconque regarde le monde depuis Shanghai, Ryad ou la Californie mesure tout ce que l’Europe a à défendre comme valeurs et comme mode de vie et à quel point elle pourrait se faire distancer dans la course industrielle, technologique ou la défense des libertés. Ne laissez pas vos aînés vous piquer l’Europe ; c’est vous qui vivrez dans le monde du XXIe siècle, pas les hommes nostalgiques du XXe.

    Propos recueillis par Garance Dubarry

    « Goodbye Europe », dernier ouvrage paru de Sylvie Goulard

    Goodbye Europe, tel est le titre de l’essai salutaire de Sylvie Goulard, publié quelques semaines avant le référendum du 23 juin. Goodbye Europe !, telle aurait aussi pu être l’exclamation narquoise d’un tabloïd britannique juste après ce référendum, à la manière du « See EU later ! » publié en une par The Sun, le lendemain de la victoire du « out ». Pour l’eurodéputée, toute la question est désormais de savoir si nous allons, oui ou non, « confier aux seuls Britanniques le soin de décider, par défaut, du destin de l’Union ».

    L’issue du référendum britannique ne résout pas la question de l’avenir de l’Union européenne et de la zone euro. Certes, Sylvie Goulard prend le temps de revenir sur le « nouvel arrangement pour le Royaume-Uni » élaboré par les dirigeants européens, qu’elle dénonce au nom du droit et de la démocratie. Mais au-delà de la terrible faiblesse face au chantage britannique, le plus important est à venir : « les autres Européens doivent apporter leur réponse souverainement ». Ni régression ni statu quo, la solution consiste à aller de l’avant, à faire l’Europe, et à « la faire bien ». Sylvie Goulard choisit de défendre l’Europe sur le terrain de la nécessité, pour des Etats qui connaissent un recul relatif, de faire cause commune dans un monde d’interdépendance, d’inclusion et de mobilité croissantes. Le nationalisme virulent qui revient au sein de chacun d’eux est très loin d’être un signe de puissance. Goodbye Europe aurait d’ailleurs pu être le slogan de tout parti eurosceptique qui se respecte, réduisant une décision complexe, qui engage l’existence collective d’une communauté européenne de fait et de droit, construite au rythme du temps long, à un acte de « souveraineté » nationale.

    Face à ces défis, « refaire l’Europe » : oui, mais comment ? Pour l’eurodéputée, la clé est d’abord dans les mains des Etats et d’une classe politique nationale, qui devraient être capables de placer le projet européen au-delà des ambitions personnelles de court terme. Il est trop facile d’accuser l’Europe de tous les maux, et surtout de « ce qu’en l’état de droit elle ne peut pas faire », de « ce que les gouvernements nationaux n’ont jamais voulu qu’elle fasse ». Une nouvelle approche de l’élection présidentielle, des médias plus actifs, une limitation de l’ampleur prise par le Conseil européen au détriment des autres institutions sont autant de solutions pratiques nécessaires à l’instillation d’un « zeste » d’intérêt général européen. Car « soit l’Europe se constitue vraiment, en se réformant en profondeur, soit les Européens sortiront de l’histoire », conclut Sylvie Goulard dans ce livre courageux, qui ne cherche pas à nous convaincre par d’autres voix que celle de la raison.

    Goodbye Europe, par Sylvie Goulard. Flammarion, 2016, 136p., 12€

  • Rassembler pour réformer – Revue Etudes

    Rassembler pour réformer – Revue Etudes

    Sous la Ve République, grâce notamment au scrutin uninominal, la France a joui d’une grande stabilité politique. Les élections législatives ont en général dégagé des majorités claires, ce qui a mis le pays à l’abri des jeux parlementaires. C’est un progrès notable après l’instabilité des IIIe et IVe Républiques. Ayant élu Emmanuel Macron à la présidence de la République, les Français lui donneront sans doute, lors des élections législatives, une majorité parlementaire lui permettant d’agir. Mais on peut comprendre qu’ils s’interrogent sur la manière dont un mouvement aussi jeune entend gouverner.

  • Brexit : sortir du brouillard

    Brexit : sortir du brouillard

    Si le 23 juin prochain, les Britanniques décidaient de quitter l’Union européenne (UE), que se passerait-t-il ? Par peur d’être accusés d’intrusion dans les affaires intérieures britanniques, les gouvernements nationaux et la Commission européenne ont choisi de rester discrets. Eviter le débat transfrontière pour perpétuer l’UE est un choix pour le moins étrange. Cette attitude tend à nier que ce vote aurait des conséquences très concrètes pour les autres Européens : des jeunes du continent inscrits dans des universités britanniques se demandent si leur diplôme bénéficierait encore d’équivalences. Des ressortissants français à Londres ne savent pas plus que des retraités britanniques installés en Espagne quel serait leur titre de séjour. Des entreprises s’interrogent sur les conditions futures du commerce avec la Grande-Bretagne. On ne peut tout prévoir à l’avance, mais les autorités nationales et la Commission européenne pourraient au moins définir la procédure et fixer quelques principes.

    Les partenaires du Royaume-Uni (RU) ne devraient pas renoncer au cadre et aux garanties (par exemple le vote majoritaire ou l’approbation formelle, par le Parlement européen, de l’acte de séparation) inscrits dans l’article 50 du Traité UE, signé et ratifié par le RU. C’est la seule base incontestable pour négocier un éventuel retrait. Or contrairement à David Cameron, l’actuel Premier ministre, Michael Gove, ardent partisan de la « sortie» et l’un de ses possibles successeurs, a déjà laissé entendre qu’il s’en affranchirait. Il serait également sage de prévoir que les députés et le commissaire européen britannique, comme les juges britanniques à la Cour de justice se mettent en réserve.

    Ce même article prévoit également un délai préétabli de deux ans pour régler les modalités de la séparation. Il n’est prorogeable qu’à l’unanimité. C’est une sage précaution pour éviter une période d’instabilité prolongée.

    Sur le fond, les partenaires du RU pourraient marquer clairement qu’un pays faisant le choix souverain de sortir de l’UE ne saurait prétendre conserver les bénéfices de son appartenance. Les gouvernements continentaux pourraient préciser par exemple que le « passeport » permettant aux banques de pays tiers d‘opérer dans toute l’Union depuis Londres n’aurait plus de raison d’être. S’agissant des accords commerciaux conclus par l’UE avec des pays tiers, Barack Obama a été extrêmement clair : le RU devrait les renégocier, sans espérer de traitement de faveur.

    Enfin, les implications budgétaires devraient être abordées sans tabou. Ainsi, les gouvernements de la France et de l’Italie, qui paient à elles deux environ la moitié du fameux « rabais » britannique, pourraient annoncer qu’un vote en faveur du Brexit y mettrait immédiatement fin. En année pleine, la France économiserait 1,6 milliards, l’Italie 1,2.

    Loin d’être des intrusions dans le choix des Britanniques, l’annonce de nos propres intentions aurait l’avantage de les éclairer sur leurs responsabilités européennes, tout en sortant les citoyens continentaux du brouillard. On voit mal comment les Français et d’autres pourraient encore croire en l’UE quand aucun de ceux qui en ont la charge ne la défend dans un débat où elle est traînée dans la boue, ni ne l’incarne. Que son avocat le plus ardent, dans la campagne britannique, ait été le Président des Etats-Unis, en dit long sur la dérobade de nos gouvernements et de la Commission.

    A paraître d’ici le 20 mai : Good Bye Europe, Flammarion

  • Introduction du Gouverneur de la Banque de France au séminaire sur « les récents développements sur la politique monétaire »

    Introduction du Gouverneur de la Banque de France au séminaire sur « les récents développements sur la politique monétaire »

    Un discours éclairant du Gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau :

    Introduction du Gouverneur de la Banque de France au séminaire sur « les récents développements sur la politique monétaire »

    Paris, 4 mai 2017

    Notre monnaie, l’euro, est au cœur de débats importants pour les Français. La Banque de France est indépendante par rapport à la politique, mais au nom de notre mission dans la République qui est de garantir la confiance dans la monnaie, il m’appartient d’apporter quelques éclairages. On entend notamment avancer certaines hypothèses de double monnaie, avec retour à une monnaie nationale en parallèle d’une monnaie européenne : je me dois de dire que de telles hypothèses  mettraient en danger la confiance dans la monnaie.

    Cette double circulation n’existe dans aucun pays avancé. Ailleurs, là où il y a (ou bien il y a eu) deux monnaies qui circulent et avec lesquelles on peut payer, l’une inspire toujours moins confiance que l’autre. En général, c’est la monnaie “nationale” qui en souffre, la seule accessible aux ménages et notamment aux plus modestes, ainsi qu’aux PME… Et donc cette monnaie perd vite de sa valeur, avec des prix qui augmentent beaucoup trop et un impact négatif sur le pouvoir d’achat.

    Si on envisageait le retour à l’ECU, il faut rappeler que celui-ci n’existe plus depuis dix-huit ans et qu’il ne s’agissait pas d’une vraie monnaie : l’ECU était une unité de compte, avec laquelle ni les particuliers ni les entreprises ne pouvaient payer. À supposer que ce soit possible, revenir à l’ECU présenterait de graves inconvénients par rapport à l’euro d’aujourd’hui : jusqu’à l’introduction de l’euro, la France de fait ne participait pas à la décision sur le niveau des taux d’intérêt, et devait suivre la politique monétaire allemande ; le Franc était à la merci d’attaques spéculatives des marchés financiers, épuisant nos réserves de change comme nous l’avons connu en 1992-1993. C’est pour régler ces problèmes que nous avons fait l’euro.

    L’euro est aujourd’hui bien vivant. C’est la monnaie de 340 millions d’Européens et elle est reconnue dans le monde entier. C’est la monnaie de confiance des Français, qui la soutiennent pour près de 70 % d’entre eux. Parce que l’euro protège leur pouvoir d’achat avec des prix qui augmentent trois fois moins vite qu’avant ; parce que l’euro facilite leurs emprunts avec des taux d’intérêt de 1,5 % à 3 % plus bas ; parce que l’euro préserve la valeur de leur épargne.

    Je précise enfin que l’Eurosystème n’a bien sûr pas modifié sa politique d’achat de titres souverains en fonction des élections françaises. La répartition des achats mensuels entre les différents pays est basée sur le principe de la répartition du capital de la BCE.

    Séminaire «Les récents développements sur la politique monétaire» – Introduction du Gouverneur

    DiscoursFrançois VILLEROY DE GALHAU, Gouverneur de la Banque de France

    Introduction du Gouverneur de la Banque de France au séminaire sur « les récents développements sur la politique monétaire »

  • « Neuf millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté »

    « Neuf millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté »

    de Christian Böhmer

    Avec l’aimable autorisation de la dpa Deutsche Presse-Agentur GmbH, Hamburg, www.dpa.de

    Paris (dpa) – L’élection présidentielle française en avril et en mai est également suivie avec inquiétude dans les pays européens voisins. En effet, en cas de victoire de la populiste de droite Marine Le Pen, la France, pays fondateur de l’Union européenne (UE), se détournerait de l’Europe. Dans cette interview, Sylvie Goulard parle de la colère perceptible dans son pays, sans épargner le sujet tabou du ressentiment anti allemand.

    Comment voyez-vous la France avant les élections ?

    On ne peut jamais savoir comment va tourner une élection dans un pays aussi meurtri. Les sondages peuvent très bien se tromper. Nous sommes dans une situation où personne ne peut prévoir qui sera au deuxième tour (le 7 mai, N.D.L.R.). Par ailleurs, nul ne sait si un attentat ne se produira pas d’ici les élections, ce qui pourrait bien bouleverser le pays.

    L’ancien Premier ministre conservateur Alain Juppé a évoqué la possibilité d’une guerre civile en France. Considérez-vous également ce danger comme possible?

    Je ne parlerais pas de guerre civile. Le terme de « guerre » est trop souvent utilisé. De plus, il n’est pas toujours approprié, ni pour la société, ni pour le terrorisme. Par contre, il y a une colère, un ressentiment désormais perceptible dans la population. Cela n’est pas toujours pris en compte à Paris. Même si les gens bénéficient d’une aide sociale, ils ont l’impression de ne pas avoir de perspectives. Il y a vraiment une fracture dans les mentalités. Et il y a de vraies difficultés dans le quotidien, lorsqu’on regarde les niveaux de revenus. En France, près de neuf millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.

    La colère – contre qui ?

    Il y a un certain déni et une indifférence parmi les élites. Ce sont ceux qui sont loin qui décident. Il y a aussi une grande méfiance envers le secteur de la finance et une peur de l’autre, quel qu’il soit : Blancs contre Noirs, Maghrébins contre Blancs, tous contre Bruxelles, certains aussi contre l’Allemagne qui devient un bouc émissaire idéal. Certains se permettent de critiquer l’Allemagne, pour obtenir le ralliement de leur auditoire. Ils cherchent à cristalliser la colère des citoyens sur des sujets précis. Mais dans l’ensemble, les Français ne sont pas germanophobes. Ils ne connaissent pas forcement bien l’Allemagne, mais ils en ont une image plutôt positive. C’est l’atmosphère qui est chargée d’acrimonie, d’aigreur générale.

     La France est présentée souvent comme un pays en crise, est-ce justifié ? 

    La France se considère tout particulièrement comme un grand pays. Mais elle n’est pas la seule, comme nous avons pu le voir avec le Brexit l’année dernière. Il y a cette tentation de se dire : « nous allons retrouver notre grandeur passée ». Chacun est un peu nostalgique. En réalité, c’est illusoire car le monde a changé. Regardez l’évolution démographique ou le potentiel économique exponentiel de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de l’Indonésie ou d’autres pays.

    Marine Le Pen prône la sortie de la France de l’euro. Cela aurait des conséquences graves pour toute l’Europe. Pourquoi en parle-t-on aussi peu ?

    Mme Le Pen peut se permettre de dire n’importe quoi sur l’euro, parce qu’elle joue sur les questions identitaires. Elle se tourne vers les personnes en colère, qui ont le sentiment de n’avoir rien à perdre.

    Est-ce que cette élection constitue également un référendum sur l’Europe?

    Il y a là un paradoxe. D’un côté, si vous demandez l’objet de l’élection présidentielle, tout le monde répond que c’est la France. Les équipes de campagne se concentrent sur la France. Tout le monde croit que nous sommes en train d’élire uniquement le Président de la République française. De l’autre côté, la position sur l’Europe entre également en jeu – celle-ci se révèle soit positive, soit négative.

    On parle beaucoup d’ « incertitude », à juste titre ?

    Comme Président, les Français ont connu tour à tour Nicolas Sarkozy, qui était hyperactif, puis François Hollande, qui était perçu comme trop passif. Les deux Présidents n’ont pas particulièrement rassuré les Français. Chacun pour des raisons différentes. Nous avons donc derrière nous près de dix années d’incertitude, durant lesquelles les affaires du pays n’ont pas été gérées avec la sérénité nécessaire.

    La campagne présidentielle semble être très volatile. Les candidats montent et retombent. Pour quelle raison?

    Pendant des décennies, le paysage politique était clair : il y avait les socialistes et les gaullistes. Ces catégories sont désormais obsolètes. Personne ne peut dire ce que le Général de Gaulle ferait aujourd’hui.

  • A reforming president in France can trigger reforms in Europe

    A reforming president in France can trigger reforms in Europe

    Europe’s World

    Published on April 4 2017

    The 2017 French presidential elections are an opportunity for change. They are an opportunity for the citizens to elect a president who will create a new place for France in today’s globalised world; who will tell citizens the truth about opportunities and what’s needed to seize them. Far from trying to stop one candidate, this election must be about regeneration and growth for France.

    For too long France has been living beyond its economic means, placing the burden on future generations rather than undertaking much-needed reforms to make public debt sustainable. France’s competitiveness has been falling in recent years, something that is clearly reflected in international trade figures. Many talented and highly competent people are losing motivation. Significant reforms to the education system are also required, to provide people with the skills that are needed for the modern job market. France is the country of ‘Liberté, Egalité, Fraternité’, but too many citizens find themselves permanently excluded from the system.

    There are significant geopolitical threats facing France and the rest of the European Union, and these will hang over the new president. Following Donald Trump’s election as President of the United States it is evident, for the first time since the Second World War, that American policy will be aimed at dividing Europe rather than uniting it. The Turkish and Russian Presidents, Recep Tayyip Erdoğan and Vladimir Putin respectively, are at the EU borders, with interests that they will defend relentlessly, violating the European values of freedom, liberal democracy and the rule of law.

    For the first time since the EU’s creation a member state, and a major one at that, has opted to leave. This event will have deep consequences for the EU but also for individual countries, including France. Time will tell what kind of deal will be negotiated, but the interests of all EU citizens need to be defended. National politics is incapable of responding adequately to threats such as climate change and terrorism; neither greenhouse gas emissions nor terrorists respect international borders.

    “France has much that it can bring to the European project but it is not living up to its potential”

    Not all these reforms will be easy but they are essential. And I believe that if citizens get a full explanation for the changes, then they will be ready not just to accept them, but even to support them.

    So these elections in France are an opportunity to reject overly-simplistic, unrealistic solutions, and instead propose concrete, achievable projects that will make a difference to citizens’ lives – starting with the most marginalised. Lies told before elections create disappointment afterwards.

    France has much that it can bring to the European project, to strengthen and reform it, but it is not living up to its potential. Over the last twenty years it has failed to show itself as a committed partner with a vision for the European project. This means, inevitably, that it has lost European influence.

    France needs significant and credible reforms, in addition to balancing the budget and reducing public spending. In many cases, decision-making power should be devolved from Paris to regional and local authorities. Here, people fully understand the complexities of their specific situation and are better able to create innovative solutions. For example, a greater police presence in communities can develop relationships and networks that contribute to protecting citizens from security threats.

    Better management of our reduced public finances is essential. To break the vicious cycle of social exclusion and poverty, often linked to long-term unemployment and limited education, more resources need to be allocated to the most deprived areas. Through this we can ensure that all of France’s young people gain the skills required to find their place in the workforce of the 21st century. For adults too, we can help those lacking in marketable skills to retrain, so that we can adapt to the new flexible working models that are now flourishing. This is essential if we are to create a truly inclusive society. It is only once these reforms have been undertaken that France can truly be seen as a credible partner on the European stage.

    “Backroom, opaque deals need to stop, and citizens need to be better informed about how and why decisions were made”

    National reforms need to go hand in hand with European reforms. In certain fields national sovereignty has been pooled to the European level, giving the EU sovereignty on the global stage. Trade is an exclusive European competence and yet this European sovereignty needs to be reinforced to ensure that the best possible trade deals are negotiated and ratified, and that they include ambitious social and environmental norms.

    The same is true for economic and monetary union (EMU). Remarkable progress has been made so far – for example, the European Stability Mechanism rescue fund, created to provide stability to the eurozone, and the Banking Union. But governance remains incomplete. There are flaws that urgently need to be addressed. EMU needs to be strengthened and given its own budget to enable it to pursue genuine European policies.

    Increased decision-making at the European level needs to be accompanied with genuine democratic reforms within the EU, to ensure greater transparency and accountability. Backroom, opaque deals need to stop, and citizens need to be better informed about how and why decisions were made. These reforms do not automatically require a treaty change.

    European sovereignty needs to be created in other fields too. In 2017, with international terrorist networks, wars on the EU’s doorstep and post-truth politics reaping electoral success, we cannot remain static. As Donald Trump looks to weaken NATO, we need to strengthen European defence sovereignty, which can complement other international cooperation. This would make the EU stronger, safer and provide significant savings to national budgets. If Europe controls its external borders it will be able to provide security to its citizens. This must be genuinely European control, not a pooling of national controls, starting with a real EU border force and coastguard. A European intelligence bureau is needed, not merely the mechanisms for member states to share information if they feel like it. National egos and competition must be put to one side. It is measures like these that will address citizens’ very legitimate fears.

    Far from the French elections being about trying to stop something out of fear, they are about embracing the chance of creating something better and stronger, and increasing our potential – as individuals and as a Union. The populists win when moderates do not offer a credible alternative. By electing a French president with a vision of how to create a strong, influential Europe, the citizens of France can contribute to this vision becoming a reality.

  • Le jour d’après : quel sursaut après le Brexit ?

    Le jour d’après : quel sursaut après le Brexit ?

    Contribution de Sylvie Goulard à l’édition 2017 de la revue Sociétal

    Le Brexit est un immense gâchis qui repose à la fois sur la légèreté des dirigeants politiques britanniques et sur la faiblesse persistante des partenaires européens à l’égard du Royaume-Uni. Mais il est également le symptôme d’une désaffection plus générale envers l’Union européenne. Les Européens seront-ils capables de saisir cette occasion pour rénover l’Union européenne en profondeur, en insistant sur sa dimension humaine si essentielle aux yeux de ses fondateurs : « Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes » ?

    Le Brexit peut être vu comme un évènement propre à un pays singulier, le Royaume-Uni (RU) ayant toujours cultivé des relations ambiguës avec la construction européenne. Son ouverture au vaste monde, notamment ses liens étroits avec le Commonwealth, comme la conviction de sa population d’être un pays « à part » ont toujours justifié, aux yeux de ses dirigeants, qu’il jouisse d’un statut spécial dans les instances européennes. Ne participant pas à la monnaie unique ni à l’espace Schengen, les Britanniques se sont également exclus des coopérations en matière de justice et d’affaires intérieures et ont écarté l’application, sur leur territoire, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (UE). Le résultat du référendum n’en invite pas moins les partenaires du Royaume-Uni à réfléchir à leur propre relation à l’Europe. Bien qu’elles soient parfois moins visibles que celles des Britanniques, les ambiguïtés des continentaux sont néanmoins réelles. Ainsi, plusieurs leçons de portée générale semblent pouvoir en être tirées de ce scrutin.

    La première, c’est que la légèreté politique, le manque de sérieux dans la conduite des affaires européennes, finissent par se payer cher. La deuxième est que la nostalgie de la grandeur passée, l’aveuglement devant la force des interdépendances globales, ne sont pas le monopole des Britanniques. La plupart des pays européens, et tout particulièrement la France, ont du mal eux aussi à jour le logiciel national sur la souveraineté. Enfin, pour redonner une perspective à l’UE, l’essentiel est de revenir à une approche associant les êtres humains à part entière.

     La légèreté politique se paie cher

    Bien que Winston Churchill ait plaidé pour l’union des Européens, dans son vibrant discours de Zurich en 1946, David Cameron a fait passer des considérations de politique intérieure avant l’avenir d’un projet aussi fondamental. Aux succès électoraux du parti conservateur, le Premier ministre sortant a même risqué de sacrifier l’unité et la concorde du pays, le Brexit risquant de pousser l’Ecosse à la sécession et de fragiliser la paix en Irlande du Nord.  Ce mépris des grands enjeux est vertigineux.

    L’ignorance des mécanismes européens n’est pas moins frappante. Il faut se souvenir qu’en 2005 lors de sa campagne pour prendre la tête du parti conservateur, l’une des promesses de D. Cameron était de quitter le groupe de centre-droit du Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE). Ce choix, effectif en 2009, fait par haine du « fédéralisme » prétendu de la CDU allemande l’a privé de canaux d’échange précieux avec Angela Merkel et bien des partenaires européens. Déjà lors du Conseil européen de décembre 2011, il avait subi les conséquences de cette décision d’auto-isolement.

    En outre, entre 2013 et 2016, le Premier ministre britannique a naïvement pensé qu’il suffirait de renégocier favorablement les termes de l’appartenance à l’UE pour convaincre ses concitoyens. Oubliant qu’on n’entraîne un peuple qu’à condition d’être soi même un tant soit peu engagé, il est sorti de la salle du conseil européen où il avait tant obtenu, en février 2016, lançant « I do not love Brussels ». Autant faire la publicité pour les bienfaits de l’Europe en se pinçant le nez.

    Durant toute la campagne, il a manqué des voix conservatrices positives, crédibles dans leur défense de l’UE. A part le commissaire européen Jonathan Hill, elles n’étaient guère audibles. Et le gouvernement Cameron s’est scindé entre « Brexiters » et partisans du maintien dans l’UE. Dans les années 1970, des personnalités tory avaient pourtant fait campagne pour l’entrée dans la Communauté économique européenne, Margaret Thatcher en tête. Ni elle, ni John Major n’auraient sans doute pris le risque de mener leur pays en dehors du marché intérieur.

    Dans les semaines qui ont précédé le référendum, le gouvernement, sous la houlette de George Osborne, ministre des finances, a développé un discours plein de morgue, une rhétorique de la peur, insistant sur le coût du divorce.

    De l’autre côté, l’irresponsabilité des partisans du Brexit restera probablement dans les annales. Loin d’avoir minutieusement préparé une stratégie, assortie d’un calendrier, ils se sont lancés dans le jeu de massacre sans « plan B ». Plusieurs des leaders de la campagne Brexit ont d’ailleurs quitté la scène entretemps : Nigel Farage a cédé la présidence du UKIP ; Michael Gove s’est retiré. D’autres ont rejoint le gouvernement de Mme May, en adoptant un ton moins flamboyant (Boris Johnson par exemple).

    Le scrutin de 2005 en France avait déjà montré qu’il est aisé, dans un référendum, d’obtenir une majorité négative en additionnant des visions voire incompatibles. C’est ce qui s’est produit au RU.  Les partisans du « hard Brexit » ont rejeté l’UE par choix du grand large et la priorité donnée à une relation privilégiée avec le Commonwealth plutôt qu’avec l’UE. Brutale, la rupture permettrait selon eux de mettre fin à la libre circulation des ressortissants européens voire de déréguler en misant sur une économie et une City « off shore ». D’autres vantaient au contraire la possibilité de conserver un maximum d’avantages dont l’accès au marché intérieur des services financiers, crucial pour la City. Encouragés à picorer dans les obligations par des décennies de faiblesse de leurs partenaires, ils étaient tentés par une sorte de statut spécial encore plus privilégié. Comme avait dit avant le référendum, l’ancien député européen centriste J.-L. Bourlanges : « Aujourd’hui, la Grande-Bretagne a un pied en dedans, un pied en dehors de l’Europe ; demain

    […] ce sera l’inverse».   Enfin, le vote leave s’est fondé, dans certaines portions défavorisées du territoire, un troisième rejet de l’UE nourri par la détestation de la globalisation et des politiques prétendument « ultralibérales ». Pour cette raison, l’option « grand large » risquerait de laisser ces électeurs spécialement frustrés.

    Ce phénomène n’a été rendu possible que par des années de vindicte et de mensonges sur l’Europe de la part des tabloïds mais aussi des responsables politiques, notamment du UKIP dont les propos étaient plus proches du fameux matraquage de Caton, « Delenda est Cartago » (« Il faut détruire Carthage ») que d’une argumentation raisonnée. Cette outrance est bien éloignée des principes nécessaires au fonctionnement d’un régime démocratique dont Montesquieu disait, dans l’Esprit des lois, qu’il ne peut être fondé que sur « la vertu »[1]. Rien ne montre mieux comment le peuple a été abusé que le revirement de Nigel Farage, le matin même des résultats, sur l’argent versé à Bruxelles prétendument récupérable pour le système national de santé. Alors que des autobus avaient circulé pendant la campagne, à travers le pays, promettant le retour au RU de 350 millions de livres sterling par semaine, les promoteurs de cette promesse se sont aussitôt dédits.

    Aveuglement sur la souveraineté

    Le discours de Cameron du 23 janvier 2013 est très révélateur de l’impasse dans laquelle une partie du parti conservateur s’est enfermée : prétendre le marché unique, en rejetant la bureaucratie aussi bien que toute idée de démocratie supranationale. C’est pourtant un triangle impossible : le marché – qui n’est pas la jungle – suppose des règles, et donc des institutions censées les façonner et les faire respecter. Sauf à s’en tenir à des institutions purement technocratiques, le besoin de compléter l’action des parlements nationaux, à l’échelon européen, est indéniable.

    Ce discours a été une gigantesque occasion manquée collective. Cameron n’a pas vu le rôle de leader que le RU, avec sa tradition parlementaire, aurait pu jouer pour démocratiser l’UE. Ses réticences à mentionner le rôle du Parlement européen étaient d’autant plus inexplicables que les députés européens britanniques y sont particulièrement influents ; certains sont président de commissions importantes comme celle des affaires économiques et monétaires entre 2009 et 2014 ou, encore aujourd’hui, celles du marché intérieur, des libertés publiques et du développement.

    Les autres partenaires, notamment la France, ont perdu l’occasion de refaire une pédagogie exigeante du marché, d’expliquer aux opinions les raisons profondes tenant au besoin de règles du jeu collectif, et de défendre un contrôle démocratique poussé. Une réponse plus constructive était envisageable puisque David Cameron soulevait à raison les questions de la compétitivité de l’UE et de désaffection de ses citoyens. Il avait également fait une concession intéressante pour la zone euro, en indiquant ne pas s’opposer à son renforcement.

    Ainsi, de ce discours aurait pu naître un plan de rénovation de l’UE, dans l’intérêt général. C’était d’autant plus justifié que le besoin de rassurer les populations sur le sens de la démarche européenne, est perceptible partout et pas seulement au Royaume-Uni.

    Dans beaucoup de domaines, l’Europe n’a pas été faite, faute de volontés nationales. C’est le cas par exemple dans le domaine de la sécurité intérieure : en l’absence de politiques migratoires et de contrôles communs aux frontières extérieures, de plan européen de lutte contre le terrorisme, les opinions reprochent à l’UE de ne pas faire ce que les Etats n’ont jamais permis qu’elle fasse.

    Dans d’autres secteurs, les dirigeants ont l’Europe honteuse. C’est le cas par exemple du commerce international : alors que l’UE est censée disposer d’une compétence exclusive en la matière, afin de maximiser le levier de négociation que représente un ensemble de 500 millions de consommateurs, voilà que les accords commerciaux sont de nouveau soumis à des ratifications nationales et locales ! La requalification de l’accord commercial avec le Canada (CETA) en accord mixte, vulnérable au moindre rejet de la part d’un parlement national ou régional, est un recul grave. De même, il serait bon que soit mieux expliquée en France, la politique de concurrence (par le biais de laquelle la Commissaire Vestager a lutté contre un avantage déloyal accordé à Apple) ; en Allemagne, il serait également opportun que la politique monétaire de Mario Draghi – une autre compétence exclusive du niveau européen – soit mise en perspective, en rappelant le souci de défendre les intérêts de la zone euro toute entière et non d’un seul pays, fût-ce le plus puissant.

    Unir les hommes

    De plus en plus, l’immigration se trouve au centre du débat public. Notons que cette préoccupation n’est d’ailleurs pas propre à l’UE : aux États-Unis, le succès de D. Trump repose en partie sur les mêmes ressorts.

    Les dirigeants modérés ont eu tendance, ces dernières années, à négliger l’impact des brassages sur les opinions, de ne pas répondre aux angoisses sur l’avenir, l’emploi, le logement. En laissant ses questions irrésolues, ils ont laissé le champ libre aux populistes qui attisent les tensions. La responsabilité nationale est indéniable au RU où, avant l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale, le Premier ministre Tony Blair a refusé de mettre en place les mesures transitoires destinées à amortir l’ouverture des frontières avec des pays dont les niveaux de vie étaient très inférieurs à ceux de l’Europe occidentale.

    Un travail est possible pour se ressaisir de ces questions. C’est d’autant plus urgent que les actes de violence se multiplient et les populistes remportent des élections. Après le meurtre par un ultra nationaliste britannique de la députée travailliste Jo Cox, durant la campagne référendaire, le travail de terrain qui peut être fait pour faciliter la vie des autochtones et des populations exogènes, est apparu aux yeux du grand public. Il faut continuer dans ce sens, avec une approche plus près des réalités de terrain, non pour enfourcher les chevaux populistes mais remettre de la raison dans le débat.

    Dans le fond, cela reviendrait à ne plus passer sous silence la dimension humaine de la construction européenne, si centrale pour les pères fondateurs (« Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes » disait Jean Monnet).

    D’une manière générale, c’est l’un des maillons faibles de l’UE. Certaines initiatives comme Erasmus vont dans le bon sens mais il faudrait aller plus loin. Certes l’UE est un échelon de décision plus lointain, moins « naturel » pour les populations, mais l’évolution du monde rend illusoire le retour en arrière prôné par les nationalistes d’où la nécessité d’expliquer inlassablement le besoin de changer d’échelle.

    Sans renier les nations, les Européens doivent comprendre qu’il est dans leur intérêt d’être unis au sein d’un système politique commun. Et l’originalité de la construction communautaire en fait un véritable atout dans nos mains : elle représente un prototype d’ordre de droit permettant de mettre fin aux rapports de force, refusant le nationalisme et l’hégémonie.

    ***

    Avec le Brexit, à supposer qu’il intervienne bien tôt ou tard, l’UE a perdu un partenaire majeur, un pays dynamique, fort d’une immense tradition démocratique. C’est un vrai gâchis. Maintenant l’essentiel est de préserver ce qui mérite de l’être. Des réformes de l’UE sont indispensables et possibles. Il est loin d’être prouvé que la destruction de l’UE et le retour aux Etats Nations, comme dans la première moitié sanglante du XXème siècle, garantirait que nous vivions dans un monde meilleur.

    [1] « dans un Etat populaire, il faut un ressort de plus [que dans un État monarchique ou despotique], qui est la vertu », Montesquieu, De l’esprit des lois, chapitre III « Du principe de la démocratie ».

  • La sortie de l’euro : cela vaut-il la peine ?

    La sortie de l’euro : cela vaut-il la peine ?

    On a tendance à oublier aujourd’hui les raisons qui ont conduit à créer la monnaie unique :

    1° faciliter les échanges entre pays européens : quand un agriculteur de la Drôme exporte des pommes en Allemagne, les prix ne varient pas entre la signature du contrat et la livraison; quand un touriste français part en vacances en Espagne, il ne paie pas de commissions de change.

    2° peser dans le monde : l’euro est l’une des grandes monnaies du monde ; le gouverneur de la Banque centrale européenne est respecté et entendu.

    Il n’existe aucune raison valable d’abandonner aujourd’hui l’euro et de revenir à des monnaies nationales concurrentes.

    Le but affiché de la sortie de l’euro est notamment de dévaluer, c’est-à-dire de diminuer la valeur de la monnaie. Cela aurait plusieurs conséquences.

    1. Les prix augmenteraient
    • Une dévaluation de 20% signifierait 20% d’augmentation du prix des produits importés
      • par exemple, l’essence ou les téléphones portables.
    • La hausse des prix attendue serait au moins de 5%, les importations représentant un quart des achats des ménages.
    • Il est faux de dire que des produits français de substitution seraient disponibles immédiatement. Ils ne le seront même jamais dans certains cas :
      • la France ne produit pas de pétrole, ni de café ou de cacao ;
      • dévaluer la monnaie ne vous donne pas la technologie pour produire certains ordinateurs ou smartphones.

    Avec l’euro à l’inverse, la valeur de la monnaie a été préservée. L’euro a été beaucoup plus stable que le franc ou même le Mark (1,5% d’inflation seulement en moyenne par an depuis 1999).

    1. L’épargne serait grignotée aussi
    • Les sommes mises sur un livret de caisse d’épargne par exemple perdraient une partie de leur valeur.
    • Avant même la sortie de l’euro, les Français aisés, bien informés, ouvriraient des comptes à l’étranger.
    • La sortie de tous ces capitaux obligerait vraisemblablement l’État à rétablir un contrôle des changes, voire à limiter l’argent à retirer aux distributeurs.
      • A ce moment là, les particuliers perdent accès à leur argent, les entreprises auraient du mal à honorer leurs contrats. Cela s’est produit en Argentine ou, plus récemment, en Grèce.
    1. La charge de la dette augmenterait
    • 60% de la dette publique française est actuellement détenue par des épargnants étrangers. Nous les aurions trompés alors qu’ils ont cru prêter à un pays sérieux. L’image de la France s’en trouverait particulièrement dégradée.
    • Cela donnerait lieu à des contentieux juridiques longs et coûteux.

    Il est un peu naïf de penser qu’après avoir été floués, les épargnants étrangers seraient ravis de nous prêter en francs. Ou alors ils le feraient à un coût beaucoup plus élevé pour couvrir leurs risques.

    1. La dévaluation serait en partie une… réévaluation
    • D’après une étude du CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), le « franc » nouveau serait surévalué vis-à-vis de l’Allemagne, de l’Irlande, des Pays Bas et du Luxembourg, qui représentent 45% de nos exportations. Mais il serait sous-évalué vis-à-vis des autres membres de la zone euro, qui représentent 55% de nos exportations. L’avantage avancé d’une dévaluation ne serait donc pas si évident que le FN et d’autres le disent.
    1. La Banque de France ne pourrait pas imprimer des francs à volonté 
    • Contrairement à ce que certains prétendent, la Banque de France est indépendante. Il faudrait donc un certain temps pour faire passer une loi changeant ses missions ; pendant ce temps, l’hémorragie de capitaux se poursuivrait.
    • L’expérience a prouvé que la politique de la « planche à billets », envisagée par le FN ou La France insoumise, est en réalité désastreuse. Si la quantité d’argent mis en circulation ne correspond pas à la richesse réelle du pays, les gens perdent confiance dans la monnaie. Cela a été le cas en Allemagne dans les années 1920 ou plus récemment au Zimbabwe ou au Venezuela (qui a un taux d’inflation annuel de 932%).
    • Pour cette raison, le financement de l’État par la banque centrale est interdit ou limité dans beaucoup de pays développés, y compris au Royaume-Uni, aux États-Unis et en France depuis une loi de 1973.

    « Planche à billets » = financement du train de vie de l’État via le rachat direct des titres de dette publique ou l’octroi de prêts.

    1. La sortie de l’euro n’étant pas prévue, une confrontation avec nos partenaires en découlerait
    • Aucun mécanisme de séparation n’étant prévu, la sortie de l’euro est un manquement à la parole de la France. On peut souhaiter sortir de l’euro mais il est peu honnête de faire croire que ce serait sans risque de confrontation.
    • Le gouvernement britannique a mis 9 mois à demander la sortie de l’Union européenne, prévue par les traités et l’issue de la négociation est fort incertaine. Sortir de l’union monétaire serait beaucoup plus compliqué et conflictuel vu les pertes sonnantes et trébuchantes que nous ferions subir aux autres Européens du fait d’une décision unilatérale.
    1. La France n’aurait pas davantage de souveraineté monétaire 
    • En partageant sa souveraineté monétaire au sein de l’Eurosystème, la France a en réalité regagné en souveraineté : l’expérience des années 1980 et du début des années 1990 démontre que le franc avait besoin d’être arrimé à la monnaie allemande pour éviter les fluctuations excessives préjudiciables aux échanges et donc à l’emploi. La France était alors soumise aux décisions de la banque centrale allemande. Aujourd’hui elle pèse autant que son voisin germanique à la Banque centrale européenne (BCE).

    Eurosystème = la BCE et les banques centrales de la zone euro

    • Sur le plan mondial, il est impossible de parler de « retour au franc » puisque la situation, en 2017 est objectivement différente de celle du vingtième siècle. Notamment, la monnaie chinoise n’avait pas la place qu’elle détient aujourd’hui. En cas de « guerre des monnaies », dans un monde devenu entre-temps plus hostile, la France ne pèserait pas lourd.

    Le Danemark a pris la décision de rester en dehors de l’euro pour des raisons de souveraineté mais celle-ci est quelque peu un trompe-l’œil : la taille respective de son économie et de celle de ses voisins l’a conduit à … décider un taux de change fixe avec l’euro. La couronne est donc arrimée à l’euro. La « souveraineté » consiste ici à subir des décisions prises dans des enceintes auxquelles on ne participe pas soi-même…

    1. Les atouts méconnus de l’euro
    • L’euro est solide sur le long terme, grâce notamment à la maîtrise de l’inflation dans la zone euro. L’inflation annuelle en France est ainsi passée de 4,4% avant l’euro, à 1,5% en moyenne, ce qui est bon pour les épargnants et tous les salariés ou retraités.
    • La principale conséquence de la sortie de l’euro serait de renchérir la part de la richesse nationale consacrée au remboursement de la dette ; ou alors, le pays ferait défaut, ce qui est une atteinte grave à sa réputation.
  • Le retour des frontières n’est pas une solution

    Le retour des frontières n’est pas une solution

    LE CERCLE/POINT DE VUE – En partenariat avec « Les Echos », les Journées de l’Economie organisent avec l’AFSE et la BRED la troisième Nocturne de l’économie, jeudi soir, à l’université de Paris Nanterre, sur le thème « Le retour des frontières : la fin de la mondialisation ? ». Sylvie Goulard, qui interviendra dans le débat, livre ici ses réflexions sur le sujet.

    Assurément, la mondialisation est en cours d’évolution. Aux Etats-Unis comme en Europe, les populations font entendre des revendications nouvelles, souvent légitimes. Les consommateurs ont peu à peu pris conscience des enjeux environnementaux et sociaux liés à des modes de production mondialisés.

    Ils réclament des produits répondant aux normes du commerce équitable ou du bio, ils rejettent le dumping social et la surexploitation des ressources naturelles. Dans le même temps, ils expriment aussi des angoisses liées à un sentiment d’appauvrissement ou de perte d’identité.

    Bien qu’à l’échelle de la planète la mondialisation ait fait ­sortir des centaines de millions d’êtres humains de la pauvreté, l’internationalisation des flux d’échanges est mal perçue, l’arrivée de populations exogènes dérange.

    L’entrée de la Chine dans une nouvelle phase de son développement n’est pas non plus sans incidence sur la mondialisation : ainsi, l’augmentation de la croissance interne chinoise limite potentiellement ses exportations. La prise de conscience de l’urgence environnementale infléchit aussi progressivement les modes de production.

    Certains responsables politiques n’hésitent pas à embrasser les tendances spontanées des peuples. Ainsi, Donald Trump entend mener une politique ouvertement protectionniste. Des barrières physiques ou juridiques sont érigées contre les flux migratoires : même l’UE a passé un accord avec la Turquie à cette fin.

    Enfin, certains chefs d’Etat, comme Viktor Orbán ou Vladimir ­Poutine, légitiment la défense d’une ­certaine pureté de la nation.

    Nous n’avons rien à gagner au retour des frontières

    Prôner le retour des frontières n’est cependant pas une solution. La plupart des menaces ont désormais un caractère transfrontière : le changement climatique ou le terrorisme comme de nombreux trafics ne s’arrêtent pas aux limites des Etats.

    L’efficacité des contrôles à l’entrée du territoire montre ses limites. Internet est insaisissable, les capitaux circulent librement. L’auteur des attentats de Nice, en juillet dernier, n’a pas franchi de frontières, ni importé d’armes de l’étranger : c’était un Niçois ; il s’est borné à louer un camion pour tuer.

    Sur le plan économique, le monde n’a rien à gagner d’un repli général. Le ­risque d’entrer dans une spirale pro­tectionniste, chaque décision de fer­meture suscitant des représailles, n’est pas à négliger. La planète entière s’appauvrirait.

    Cette question comporte aussi une dimension morale, tant le pas est vite franchi entre commerce équitable et repli, sécurité et stigmatisation. Ainsi, la décision du Royaume-Uni et des Etats-Unis d’interdire les ordinateurs et les tablettes sur les seuls vols en provenance du Moyen-Orient montre que le danger de discrimination est réel.

    Une entreprise inédite pour l’intérêt général

    Dans ce contexte changeant, l’intégration européenne est précieuse. Dotée d’un corpus de valeurs, comme la protection des données par exemple, et adossée à un marché large et solvable, l’UE possède des atouts pour peser dans la mondialisation.

    Mais plus encore, elle représente la seule tentative aboutie de créer un espace supranational régulé, doté d’instruments de ­contrôle et de démocratie. Son savoir-faire dans la recherche d’un intérêt général supérieur, voilà sa plus grande valeur ajoutée pour le monde de demain.

    Nous ferions bien de réfléchir à deux fois avant de démolir l’UE ou de ­verrouiller de nouveau les frontières nationales.

    Une chose est de réorienter la mondialisation, de la rendre plus juste. Une autre de lui tourner le dos en croyant pouvoir l’arrêter.